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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/359

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la taille d’un enfant de douze ans, et un corps si menu que, le-premier jour où il la vit, celui qui devait l’épouser la déclarait « l’actrice la plus maigre de Londres. » Mais voici une lettre qui va poser devant nous Marie Willon, telle qu’elle était lorsque tous les barristers des Inns of court faisaient des vers en son honneur et que la moitié d’Aldershot venait à Londres de deux soirs l’un, pour l’applaudir. Charles Dickens écrivait à son ami John Forster :

« Je me suis échappé à sept heures et demie pour aller au Strand, où j’avais une stalle retenue, le théâtre étant toujours comble. Tâchez d’y aller avant jeudi. On donne un burlesque, The Maid and the Magpie. Il y a là-dedans la chose la plus extraordinaire que j’aie jamais vue sur la scène, Marie Wilton dans le rôle de Pippo. C’est effrayant d’effronterie (il le faut, sinon le rôle ne serait pas jouable) ; mais c’est tellement un petit garçon et si peu une femme qu’il n’y a pas moyen de se scandaliser. Son imitation de la danse des Christy’s Minstrels est d’une intelligence, d’une audace à renverser : jamais on ne pourrait s’imaginer que c’est une femme qui fait cela. La tournure, le ton, les mines, l’élasticité, l’entrain, tout cela est tellement gamin qu’on ne peut pas songer à son sexe quand on la regarde. Cela commence à huit heures et c’est fini à neuf heures un quart… Cette petite fille est tout simplement, l’actrice la plus intelligente et la plus originale que j’aie vue de ma vie. »

Mais miss Wilton était mortellement lasse des Pippo aussi bien que des Cupidons. Elle implora tous les directeurs de lui faire jouer une amoureuse à longues jupes. Ils firent la sourde oreille ; Buckstone lui dit : « Je ne vous verrai jamais autrement que dans ce mauvais petit drôle !… » Tous les soirs elle faisait mourir de rire les Londoniens et toutes les après-midi elle pleurait sur son sort. Elle avait une sœur mariée qui lui dit : « Puisque les directeurs ne veulent pas de vous, prenez un théâtre. — Mais je n’ai pas d’argent ! — Je vous en prêterai », dit le beau-frère. Une société se forma entre Byron et miss Wilton. Il apportait à cette société son nom et ses calembours ; elle, mille livres qui ne lui appartenaient pas.

On se mit en quête d’un théâtre. Près de Tottenham Court road, centre du bruit et quartier général de la vulgarité, il y avait une rue sale et triste, où commençaient à s’abattre des Français mal famés et affamés, et, dans cette rue, une salle de spectacle où l’on avait fait mille choses, mais où, surtout, on avait fait faillite. Frédérick-Lemaître y avait joué Napoléon en français et passé en revue cinq ou six figurans ivres qui représentaient la Grande Armée et criaient : « Viv’ l’Emprou ! » Le théâtre portait encore l’appellation retentissante de Queen’s Theatre,