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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/312

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monde surabonde d’idées maîtresses inconciliables qui s’entrelacent et de croyances contradictoires qui s’enchevêtrent. La civilisation, en accumulant idées générales sur idées générales, entasse l’une sur l’autre des lumières qui deviennent des ombres. Le cerveau humain est une nuit profonde où circulent et luttent des feux follets de diverses couleurs qui, éblouissant l’esprit sans l’éclairer, ne font que l’obscurcir davantage.

Tels sont les principaux élémens de l’anarchie intellectuelle du monde moderne.

Les derniers siècles l’ont-ils diminuée ? Ils l’ont augmentée. Ils ont été un effort pour affranchir l’humanité des derniers restes de l’esprit théologique et de l’esprit métaphysicien, et, à cet égard, ils ont en apparence diminué l’anarchie intellectuelle. Mais ils n’ont en ceci que donné un des moyens de la diminuer plus tard, et en attendant ils l’ont aggravée. Car par quoi ont-ils remplacé ou prétendu remplacer et théologie et métaphysique ? Par la liberté de penser, la liberté de croire et la liberté de parler. Rien de meilleur pour détruire ; rien de plus vain pour fonder. On s’est habitué à croire que la liberté était quelque chose en soi, était une doctrine, une doctrine capable de se transformer en réalité, de produire des faits, de créer un état moral et un état social. C’est faux. La liberté est quelque chose de négatif, ce qui veut dire en français qu’elle est un rien. La liberté est le droit de ne pas accepter l’état moral et l’état social que l’on rencontre, elle n’est pas une force capable de créer un état moral ou un état social quelconque. Elle est désorganisatrice par avance et inorganisatrice par définition. Elle consiste à dire : « Vous croirez ce que vous voudrez. » D’accord, et, s’il s’agit de briser un joug, excellent ! S’il s’agit de fonder une communauté par l’embrassement d’une idée commune, néant. De l’état de liberté ne peut sortir aucune idée créatrice de quelque chose, sinon à condition qu’on sorte de cet état. C’est une idée uniquement négatrice et un état uniquement négatif. Les libéraux sont gens qui ne savent que dire : non. La liberté est un nolo et un veto individuel. De « je ne veux pas » et « je vous arrête » prononcé et posé avec énergie par trente millions d’hommes rien ne saurait résulter qu’une sorte d’immobilité farouche. Il s’agit pourtant de marcher, d’agir, et de faire quelque chose.

Il y a plus : l’état de liberté est non seulement état d’impuissance ; il est état de conflit et de discorde. Il est la discorde considérée comme un dogme et tenue pour une institution. Ces trente millions d’hommes ne disent point « Je ne veux pas » seulement à leurs chefs, aux maîtres que la suite des temps a pu