Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/311

Cette page n’a pas encore été corrigée


renonce à connaître les causes des phénomènes. Qu’elles soient des êtres multiples, un être unique, des entités métaphysiques, il n’en sait rien, et ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne le saura jamais. Il se borne à découvrir les lois des phénomènes ; c’est-à-dire à savoir, autant qu’il peut, comment les phénomènes ont l’habitude de se passer. C’est tout ce qu’il s’accorde, et, tout le reste, il se l’interdit. Il n’est ni déiste ni athée : il est ignorant ; il n’est ni métaphysicien ni antimétaphysicien : il est citraméta-physicien ; c’est à la métaphysique, exclusivement, qu’il s’arrête, sans savoir s’il y en a une ou s’il n’y en a pas, et ne sachant rien sur ce point si ce n’est qu’il ne peut rien en savoir. Il ne connaît que des faits et certaines répétitions constantes des faits, qu’il appelle les lois de ces faits, et son savoir n’ira jamais au-delà, et jamais au-delà n’ira sa recherche, qui du reste est indéfinie.

Or de chacun de ces états successifs reste dans le suivant et dans tous les suivans un résidu qui s’amincit toujours, jamais ne disparaît, et qui l’encombre et qui les encombre. Il reste du fétichisme dans le polythéisme : par exemple Poséidon est bien le dieu de la mer, mais chaque flot est un triton qui obéit à peu près à Poséidon, mais qui a encore sa petite personnalité. Il reste du polythéisme et du fétichisme dans le monothéisme : par exemple Dieu est Dieu ; mais il y a des saints qui ont leur autorité et des vierges locales qui font des miracles. Il reste dans l’âge métaphysique du monothéisme avec du polythéisme et du fétichisme, et, derrière les entités métaphysiques, le métaphysicien adore un Dieu, et ce Dieu a son cortège mentionné tout à l’heure. Et dans l’âge scientifique il reste des préjugés métaphysiques et des conceptions monothéiques, polythéiques et fétichiques.

De telle sorte que l’humanité croit s’affranchir et se surcharge, croit marcher à la simplification et se complique. Chaque homme moderne, selon son tour d’imagination, est plutôt monothéiste qu’autre chose, ou plutôt fétichiste qu’autre chose, ou plutôt scientifique qu’autre chose, et voilà une cause d’anarchie, de conflit habituel entre lui et les autres hommes ; mais de plus celui-là qui est surtout monothéiste est en même temps un peu polythéiste, un peu fétichiste et un peu métaphysicien ; celui-là qui est surtout métaphysicien est en même temps un peu polythéiste, un peu monothéiste, un peu scientifique, et ainsi de suite, et cela fait une anarchie dans chaque cerveau. Chaque esprit humain est un raccourci de l’humanité et présente le même spectacle d’incohérence intellectuelle que l’humanité tout entière. Le