Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/309

Cette page n’a pas encore été corrigée


n’étant qu’un moyen de destruction, bon aussi longtemps que l’erreur subsiste, ne doit plus exister quand on a découvert la vérité ! » — À quoi Bazard répondait : Mais, après avoir été une œuvre de combat, la liberté de conscience à l’état de règle, de loi générale, n’est qu’un état d’esprit stérile et comme puéril, parfaitement impuissant. Elle est « l’effet d’une désorganisation, d’une destruction », et, « prise comme dogme, elle suppose que la société n’a pas de but » ; elle suppose « qu’il n’y a pas de liberté sociale ; car enfin on ne songe pas à l’invoquer contre la physique », et si elle a un office, « sa tâche, ayant été jusqu’à présent de détruire, est désormais d’empêcher que rien ne s’établisse. » Débat infiniment intéressant qui montre assez que dans ce petit cénacle du Producteur, sous l’inspiration de Saint-Simon, c’était bien une école autoritaire toute nouvelle qui essayait de se fonder et qui avait déjà tout son esprit.

Il n’y a pas jusqu’au mot de Bazard : « On ne l’invoque pas contre la physique », qui ne soit bien significatif. Ce que Comte voudra fonder, c’est une « physique sociale » contre laquelle on ne puisse pas plus invoquer la liberté de conscience que contre la physique, et déjà dans le Producteur il dit le mot : « Nous avons une physique céleste, une physique terrestre, une physique végétale et une physique animale. Il nous faut encore une physique sociale. » Dès le premier jour, Auguste Comte veut qu’on arrive à constituer une autorité intellectuelle qui soit invincible à toute anarchie et répressive de toute anarchie.

Mais une cause d’anarchie intellectuelle bien plus profonde et d’effets bien plus grands que les précédentes, c’est le mouvement de la civilisation elle-même. Nous en avons déjà vu un effet dans la division et subdivision des sciences qui va précisément contre la constitution de la science à mesure même qu’elle crée la science ; un autre effet de cette marche de la civilisation, c’est ce qu’elle laisse derrière elle de principes caducs, utiles à un certain moment, inutiles un peu plus tard, nuisibles enfin, et qui à l’heure où nous sommes, par exemple, luttant entre eux, luttant aussi avec les principes nouveaux qui devraient les avoir remplacés tous, font, dans un même cerveau humain, un conflit d’idées maîtresses inconciliables, un conflit de siècles différens dans une même minute, un conflit de plusieurs anachronismes se heurtant les uns contre les autres, et d’autre part se heurtant contre des actualités ; bref, la plus terrible et dévastatrice psychomachie qui se soit vue, mais non pas qui doive se voir, car elle puisera dans les temps qui viendront de nouveaux élémens et de nouvelles ressources de combat.