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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/308

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d’un industriel qu’ils ne se comprennent les uns les autres qu’à condition de parler de futilités.

Cet état est déplorable, prohibitif de tout progrès. Dès 1825, dans un article du Producteur (Considérations philosophiques sur les sciences et les savans), Comte le signale avec effroi : « Le perfectionnement de nos connaissances exige indispensablement sans doute qu’il s’établisse dans le sein de la science une division du travail permanente ; mais il est tout aussi indispensable que la masse de la société, qui a continuellement besoin de tous ces divers résultats à la fois pour adopter les doctrines scientifiques comme ses guides habituels, les tienne pour branches diverses d’un seul et même tronc. » C’est ce qui est très loin d’être la vérité. Comte dira plus tard : « Tout en reconnaissant les prodigieux résultats de cette division, il est indispensable de ne pas être frappé des inconvéniens capitaux qu’elle engendre par l’excessive particularité des idées qui occupent exclusivement chaque intelligence individuelle. Craignons que l’esprit humain ne finisse par se perdre dans les travaux de détail. » Et encore : « La spécialité croissante des idées habituelles doit inévitablement tendre en un genre quelconque à rétrécir de plus en plus l’intelligence. C’est ainsi que la première cause élémentaire de l’essor graduel de l’habileté humaine paraît destinée à produire ces esprits très capables sous un rapport unique et monstrueusement ineptes sous tous les autres aspects. »

Voilà une première cause d’extrême division et dispersion qui aura les conséquences les plus graves parce qu’elle ne peut que s’accroître de tous les progrès mêmes auxquels elle contribuera.

Il y en a bien d’autres : tous les penseurs, et même ceux qui se croient les plus énergiques adversaires de cette idée nouvelle, sont dominés par le dogme très antidogmatique et très « antisocial » de la « liberté de conscience ». La liberté de conscience est excellente comme arme de combat pour détruire le pouvoir théologique, comme le dogme de la souveraineté nationale pour renverser la souveraineté royale ; mais ce ne doit être qu’une opinion transitoire, car elle est toute négative, nullement féconde, nullement directrice, et tout le contraire de directrice. C’est ce que Comte s’efforçait de faire entendre dans ce même Producteur (Considérations sur le pouvoir spirituel), et c’est ici que l’on vit bien éclater le contraste et le conflit entre l’esprit du XVIIIe siècle et l’esprit de la petite école nouvelle. Benjamin Constant protesta très vivement : «… Et enfin, s’écria-t-il ironiquement (dans une lettre au journal l’Opinion) la liberté de conscience elle-même, ce qui est bien plus grave, la liberté de conscience elle-même,