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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/307

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Et ici reparaissent, pour trouver leur emploi, tous ces penchans qui auraient pu, n’eut été l’effroi et l’horreur de l’anarchie, faire de Comte un individualiste et un libéral radical. L’indépendance farouche de l’esprit fait des individualistes de ceux qui ne tiennent pas à imposer leurs idées aux autres, et des autoritaires de ceux qui caressent cette espérance ; et ceux-ci seront les autoritaires de leur autorité et non pas d’une autre, mais ils n’en seront qu’autoritaires plus obstinés. Indiscipliné, Comte continuera à l’être, mais en prétendant imposer aux autres une discipline très rigoureuse ; absolu dans ses idées, il le sera toujours, en n’autorisant que lui à l’être, et en exigeant des autres la foi en lui ; et son orgueil trouvera son compte à cette œuvre de création intellectuelle et morale, et sa naïveté l’aidera à croire qu’elle est relativement facile et de prompte réalisation. Avec ses instincts-Comte ne pouvait être qu’individualiste solitaire et retranché, ou chef très dominateur et haut placé de quelque chose. Dans les deux cas, c’est être isolé. Et avec sa croyance au progrès et sa passion de l’unité, il ne pouvait pas être individualiste. Restait qu’il voulût être pontife suprême d’une religion nouvelle, et c’est ce qu’il a voulu être et ce qu’il a été.


II

Ne voir de salut que dans l’unité de pensée, combattre l’anarchie sous toutes ses formes, c’a donc été l’œuvre continue d’Auguste Comte. L’anarchie, il l’a aperçue tout de suite, dès 1820, tout autour de lui. Qu’y voyait-il ? Des savans, des hommes politiques, des moralistes, des philosophes, tous inspirés par les principes et guidés par les méthodes les plus différentes, travaillant chacun sur un plan qui est à lui, nullement tous ensemble sur un plan commun. Voilà un chantier bien mal tenu et sur lequel on ne bâtira rien de solide.

Ce qui frappe d’abord c’est la division du travail, non soumise à un dessein général. La division du travail est chose excellente à la condition qu’elle soit établie par quelqu’un qui sache vers quoi convergent les efforts ainsi divisés. S’ils ne convergent nulle part, elle ne produira absolument rien. Ou plutôt elle aura un résultat déplorable : la séparation et l’éloignement de plus en plus grand des hommes les uns relativement aux autres. En industrie la division du travail abêtit les ouvriers, en science elle sépare et éloigne les uns des autres les hommes instruits. Nous travaillons depuis-quelques siècles à nous désunir. L’état d’esprit d’un littérateur ou d’un moraliste est tellement différent de celui d’un ingénieur ou