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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/303

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I

Auguste Comte, né en 1798, à Montpellier, dans une famille « monarchique et catholique », ce qu’il ne faudra pas oublier, était un enfant nerveux, impatient, très intelligent, très avide d’instruction, d’une précocité d’esprit extraordinaire, de ceux qui ont des méningites tôt ou tard, comme disent les médecins. Il était sensible, ardent et indiscipliné, très capable de s’éprendre passionnément d’un maître favori, — et par deux fois, avec son professeur Encontre à Montpellier, et avec Saint-Simon, cela lui est arrivé, — plus capable encore de secouer le joug scolaire et la discipline, et d’avoir, relativement à l’autorité, une sorte de défiance ombrageuse ou de défi passionné. Il était à l’École polytechnique à seize ans, grand travailleur, grand dévoreur de livres, surtout philosophiques, ayant lu, paraît-il, Fontenelle, Maupertuis, Adam Smith, Fréret, Duclos, Diderot, Hume, Condorcet, de Maistre, de Bonald, Bichat, Gall, etc., et trouvait du temps pour diriger une insurrection de famille dans l’école et pour la faire licencier. Un instant secrétaire chez Casimir Perier, mais peu fait pour ce rôle, surtout auprès d’un homme aussi volontaire qu’il l’était lui-même, il le quittait vite, et allait droit à Saint-Simon, dont tout, en apparence, le rapprochait.

Saint-Simon, à cette époque (1817), était le réformateur abondant et tumultueux qui avait chaque matin un projet de reconstitution du monde entier sur de nouvelles bases. C’était un excitateur merveilleux ; mais, sans lectures approfondies, continuel improvisateur, il devait trouver en Auguste Comte, déjà si pourvu, comme un dictionnaire intelligent, toujours ouvert aux recherches et sachant les éclairer. D’autre part, Comte avait besoin d’un esprit original, prompt, impétueux, le sien étant à la fois rapide pour concevoir et très empêché et embarrassé pour exposer, comme il arrive à tous ceux qui ont une foule d’idées à la fois et même toutes leurs idées à la fois. Ils travaillèrent ensemble assez longtemps, cinq ou six ans, et l’empreinte de Saint-Simon sur Comte fut, comme nous le verrons, ineffaçable. lisse brouillèrent, l’un et l’autre étant extrêmement orgueilleux et personnels, ce qui rend difficile toute collaboration, étant du reste l’un au terme extrême et l’autre au point de départ de son évolution, ce qui fit que Comte fut choqué chez Saint-Simon de certain esprit religieux et « couleur théologique » où il devait arriver plus tard et s’enfoncer beaucoup plus que Saint-Simon lui-même.

A partir de ce moment Comte marcha tout seul, parfaitement