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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/246

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chute est qu’il s’appuyait sur une coalition hétéroclite et qu’elle s’est dissoute. Malheureusement, il est impossible en Autriche défaire autre chose qu’une majorité de coalition, et lorsqu’un des partis qui y figurent montre des exigences trop grandes, la trêve est dénoncée et la majorité se disloque aussitôt. Le comte Taaffe a eu, pendant douze années de suite, la suprême habileté de faire vivre une majorité dont il changeait de temps en temps les élémens : il est fort à craindre qu’un pareil phénomène de longévité ministérielle ne se renouvelle plus. Le prince Windischgrætz, peu rompu aux affaires politiques, ne devait pas en fournir un second exemple. Obligé de satisfaire les conservateurs, les centralistes allemands et les Polonais de Galicie, il devait perdre rapidement l’équilibre au milieu de prétentions contraires. La querelle a éclaté à propos d’un gymnase ou lycée utraquiste, c’est-à-dire bilingue, Slovène et allemand, à Cilli, ville de Styrie. Les Allemands y avaient gardé jusqu’ici le monopole de leur langue, et ils n’ont pas pu supporter l’idée d’en être dépossédés. Les polémiques de journaux ont pris bientôt le caractère le plus aigu. Les Polonais et les conservateurs ont défendu la dualité de langue ; les Allemands ont protesté qu’ils ne la toléreraient pas. Les amours-propres se sont exaltés de part et d’autre, et la situation du prince Windischgrætz est devenue impossible.

La crise était d’autant plus inopportune que les délégations étaient réunies. Il semble qu’on ne l’ait pas prévue, car rien n’était prêt pour la dénouer. En réalité, sous des objets de mince importance comme celui que nous venons d’indiquer, s’en cachent d’autres d’une portée plus haute. La grande question qui est posée en Autriche est celle de l’extension du suffrage électoral. Le comte Taaffe est tombé parce qu’il a voulu trop faire dans ce sens, et le prince Windischgrætz parce qu’il n’a pas voulu faire assez, ou peut-être parce qu’il ne savait que faire du tout, et il semble bien que le même embarras subsiste dans les sphères officielles. L’empereur a voulu prendre le temps de réfléchir : il a fait un simple cabinet d’affaires, où les chefs de service ont pris provisoirement la place de leurs ministres. A la tête de cette combinaison, figure le comte Kielmansegg, Hanovrien protestant et, dit-on, homme de mérite. Tous les partis, sauf les jeunes Tchèques, ont voté le budget provisoire. L’empereur François-Joseph a donc devant lui quelque temps de répit, mais il fera bien d’en profiter pour chercher un ministère définitif. Rien ne dure plus longtemps que le provisoire, disent déjà les optimistes : il ne faut pourtant pas trop s’y fier.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant,

F. BRUNETIERE.