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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/231

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bien servi. Il est heureux pour lui qu’ayant fait une sottise à l’âge de neuf ans, on l’ait enfermé avec une Bible ; sans cet incident et les réflexions qu’il fit dans sa prison, peut-être eût-il manqué sa vie. M. Wille, qui aime les miracles, devrait reconnaître que, comme les anarchistes, la contrainte en opère souvent, que non seulement elle forge à froid ou à chaud les volontés et les caractères, qu’elle nous révèle à nous-mêmes, nous aide à découvrir nos vrais goûts, nos talens, nos dons, notre vocation, notre vrai moi, nous fait aimer ce que nous haïssions, haïr ce que nous croyions aimer. On assure que dans son enfance Beethoven avait une telle horreur pour son clavecin qu’il fallait l’y traîner de force. Bénie soit à jamais la sainte violence qui lui fut faite et qui nous a tant profité ! « Je n’ai jamais aimé les verges d’osier ou de bouleau, me disait un artiste ; mais les dures nécessités qui pesèrent sur ma jeunesse ont fait de moi ce que je suis, et j’ai souvent baisé les verges de la destinée. »

M. Wille compte sur les.écoles sans discipline pour affaiblir dans les foules le pernicieux respect de l’autorité ; la diffusion des connaissances scientifiques fera le reste ; s’il faut l’en croire, elles sont plus propres que les études littéraires à affranchir les esprits. Autre illusion. Ce qui fortifie, ce qui trempe les intelligences, ce n’est pas la science, mais sa méthode. Il n’importe guère à notre émancipation que les planètes décrivent des cercles ou des ellipses autour du soleil ; ce qu’il faut admirer dans l’homme qui établit le premier que l’orbite de la terre est une ellipse dont le soleil occupe un foyer, c’est l’effort de génie par lequel il prouva ce qu’il avançait, et c’est par là que sa découverte mérite d’être célébrée comme une des grandes actions de l’esprit humain. Les méthodes rigoureuses ne seront jamais à l’usage du vulgaire ; il sera toujours incapable de comprendre les démonstrations mathématiques des physiciens ou de refaire leurs expériences ; il croit ce qu’ils lui disent parce qu’il les regarde comme des hommes sérieux, qui ne parlent pas au hasard, et qu’il les juge trop honnêtes pour vouloir l’abuser. Il est sincèrement convaincu que telle éclipse aura heu au jour et à l’heure fixés par les astronomes ; ils sont au fait de cette affaire et leur autorité lui impose. La science n’est la science que dans l’esprit des savans ; elle ne sera jamais dans l’esprit des foules qu’un acte de foi, un acquiescement, une soumission, une obéissance aveugle et passive. Si j’étais comme M. Bruno Wille un philosophe anarchiste, je m’appliquerais à dissuader le peuple d’étudier l’astronomie, la physique, la chimie ; je ne voudrais pas qu’il s’accoutumât à croire quelque chose sur la parole d’un savant, je craindrais de fortifier en lui le respect de l’autorité par la foi qu’il ajouterait à des affirmations qu’il ne peut contrôler.

M. Wille est un habile homme ; il se retournera, il prendra d’autres biais ; il saura découvrir des moyens plus efficaces d’en finir avec