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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/224

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et de conduite soumettre leur volonté particulière à la volonté générale, que quiconque se soustrait à cette obligation déchoit de tous ses droits. » Il nous assure que dès lors il a été porté « sur la liste noire », qu’on a organisé contre lui la conspiration du silence, que toutes les fois qu’il prononce un discours, le Vorwärts en indique le sujet et tait soigneusement le nom du conférencier. « Telle est leur intolérance ! dit-il avec quelque amertume ; toujours prêts à frapper l’hérétique d’anathème, ils lui disent comme le poète : « Qu’il ne soit jamais parlé de toi, ni dans la chanson ni dans le livre ! Chien obscur, dans un obscur tombeau, tu pourriras avec ma malédiction. »

Cependant, si pour être digne de figurer dans l’état-major de la démocratie sociale, il faut nourrir une haine implacable contre la société actuelle, la tenir pour un régime d’oppression et de criante injustice et souhaiter ardemment sa destruction, M. Wille est un aussi bon socialiste que MM. Bebel et Liebknecht. Personne n’est plus guerroyant que lui, personne n’attend avec plus d’impatience le jour de la grande expropriation, qui mettra fin à tous les privilèges et à tous les abus, le jour où la terre et les instrumens de production appartenant à tous les hommes comme l’air qu’ils respirent, il n’y aura plus ni capitalistes ni salariés, ni exploiteurs ni exploités, ni riches ni misérables ; personne ne se fait une image plus douce, plus riante de la grande révolution sociale qui égalisera toutes les conditions, tous les lots et tous les bonheurs. « La haine et l’amour, nous dit-il, s’unissent en moi aussi intimement que la châtaigne et la coque épineuse qui l’enferme, mes amours sont des haines, mes haines sont des amours. »

Mais M. Bebel a raison, l’amour, la haine, le zèle ne suffisent pas ; il faut y joindre le discernement et l’esprit de discipline. M. Wille est un de ces indisciplinés, rebelles à toute consigne, à qui leurs opinions personnelles sont aussi chères que leur vie. Il a ses vues propres sur la conduite à tenir pour hâter l’avènement du messie, pour préparer la rédemption du genre humain. Les moyens violens lui répugnent ; il les juge sinon criminels, du moins inefficaces. Il blâme hautement un manifeste communiste où il est dit : « Qui ne connaît la puissance du feu ? Quelques incendies, et la société s’écroulera bientôt. On nous a souvent confisqué nos armes ; mais le feu, ce redoutable instrument de combat, personne ne peut nous l’ôter. Le mendiant lui-même a des allumettes, et il y a des lieux où l’on est toujours sûr de trouver du papier. » M. Wille ne croit pas à la puissance rédemptrice des allumettes, et dans quelque endroit qu’ils se procurent leur papier, il se sent peu de goût pour les brûleurs de maisons.

En revanche il est des moyens anodins qui lui paraissent illusoires. Les chefs de la démocratie sociale, fiers de leur importance parlementaire toujours croissante, se flattent qu’avec le temps ils auront la majorité dans les Chambres, et qu’un matin ils voteront la révolution