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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/221

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par malheur plus nombreux, avec plus de variantes, et si les érudits de la Renaissance avaient eu les scrupules des nôtres, Homère ne serait pas encore entre nos mains. Il y a pourtant des jours où il est doux d’avoir un Homère, quand il pleut, qu’on est triste, et las des proses du journal. Nous avons lu ici les raisons fournies par M. Bédier : elles ne m’ont pas convaincu. Lui aussi, il nous conseille cette vertu : « savoir al tendre. » Mais il commence par réclamer la publication de tous les textes où dort « une des voix les plus énergiques qui aient jamais retenti sur le sol de la patrie. » Il se plaint qu’on ait négligé le cycle breton. Ce jeune profès est d’esprit trop ouvert et trop vigoureux pour que nous désespérions de le détourner de sa règle. Nous le débaucherons.

Quant à M. Gaston Paris, s’il s’indigne de nos exigences sacrilèges, qu’il accuse sa récente étude sur Tristan et Iseut ; elle a fait déborder la coupe. Eh quoi ! « Tristan, nous dit-il, est, entre tous les grands poèmes de l’humanité, — et je n’hésite pas à le placer à côté d’eux, — le poème de l’amour. » Rien que cela ? Il en donne des fragmens saisissans de pathétique ou de tendresse délicate ; il souligne des inventions comparables à ce qu’il y a de plus accompli dans la poésie antique et moderne. Lorsque nous sommes bien conquis, il nous laisse sur cette petite note désespérante : « Les anciennes éditions… sont défectueuses, incomplètes, et aujourd’hui introuvables. » On n’a jamais pratiqué le fugit ad salices avec plus de perversité. Songez à ce qui va arriver. Un jour, un jour prochain, je l’espère, l’Opéra affichera la première représentation du drame lyrique de Wagner. Un industriel vendra de petits livrets explicatifs, mal traduits de l’allemand. Les moins érudits se souviendront que cette légende est éclose chez nous ; ils auront la curiosité de la connaître, ils s’enquerront chez tous les libraires : rien ; la petite note : « Editions défectueuses, incomplètes et aujourd’hui introuvables. »

Je conclus. Nous demandons des textes, nous aussi, des publications à la portée de tous. Qu’on ne nous dise pas : Vous trouverez un fragment curieux dans telle série de tel bulletin, qui est chez quelqu’un, à tel folio, qui vous renverra au mémoire du professeur X…, lequel se réfère à la version du professeur Y…, de Berlin… Il n’y a de livres efficaces que ceux qu’on trouve chez le libraire. — Nous demandons plus, car les textes du XIIe siècle sont accessibles à bien peu de nos concitoyens : nous demandons pour eux des traductions en langage moderne, et, si tout n’en vaut pas ! a peine, des arrangemens, — disons l’affreux mot, — comme ceux où les érudits de 1830 ne dédaignaient pas de mettre la main. Oh ! nous ne réclamons pas les quatre millions de vers épiques