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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/220

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drame ibsénien comme dans les drames mythologiques de Wagner, — la Walkure entre autres, — il semble qu’un cette primitif exprime les instincts païens qui transparaissent sous les rédactions christianisées de nos poèmes. Si ces accens, retrouvés par des étrangers, éveillent chez nous de profonds retentissemens dans les cœurs, c’est peut-être retour d’atavisme plus que curiosité du nouveau, et nos jeunes gens peuvent sourire à bon droit de cet ignorant chauvinisme qui ne reconnaît pas la vibration d’une vieille libre endormie. Quand le héros du Moniage Guillaume va conquérir, dans Orange, la belle Orable, une émotion l’arrête au moment de franchir la frontière de France : « Vers la douce France il retourne son visage ; un vent de France le frappe en face. Guillaume ouvre son sein pour le laisser entrera plein. Sa plainte s’élève contre la brise : Eh ! brise douce qui de France venez, là sont mes compagnons et mes parens !…De ses beaux yeux il commence à pleurer ; les larmes coulent goutte à goutte sur ses joues et mouillent sa tunique. » — Le jongleur du Nord qui faisait parler ainsi le comte Guillaume’, confondu par lui avec d’autres preux carlovingiens, ne savait pas qu’en passant dans la Provence ce héros rentrait sur la terre même où sa légende était née.

Pour calmer les inquiétudes des vieux et pour satisfaire le penchant actuel des jeunes, rouvrons à ceux-ci les sources obstruées de notre ancienne poésie. C’est aux philologues, détenteurs de cette poésie qu’ils vantent quand on s’en détourne et qu’ils rabaissent lorsqu’on la leur demande, c’est aux savans de nous frayer la route et de nous y guider. Les savans vont se gendarmer contre nos sommations : qu’ils s’en prennent à leurs dangereuses coquetteries ! Ils nous font honte de notre ignorance sur « cette grande littérature du XIIe siècle dont nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu. » Ils laissent tomber négligemment, dans leurs gloses, des citations charmantes, ils signalent des « beautés » sur lesquelles ils attirent notre attention. Vient-on leur demander à juger sur pièces, sur pièces complètes ? Autre chanson. — Ces interminables poèmes sont surfaits, ternes et plats ; la matière première en est admirable, mais une critique experte peut seule la discerner ; nous ne possédons que des rédactions de troisième main, faites par des sots qui ne comprenaient plus cette matière. La critique hésite entre des versions dissemblables pour chaque poème, des variantes et des parties adventices. Comment choisir entre le manuscrit d’Oxford et celui de Paris ? Il est trop tôt. — En écoulant les défaites des philologues, on se prend à penser que si les manuscrits de l’Iliade avaient été