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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/210

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littéraire. Pour mieux poser la question, il importe de rappeler en quelques mots les diverses fortunes de la poésie du moyen âge à notre époque, les divers aspects sous lesquels nous l’avons envisagée, depuis que notre siècle en a découvert l’existence.

Et comme nous avons affaire à des gens difficultueux, très soucieux d’exactitude et qui nous guetteront à la moindre équivoque, je précise ce que j’entends ici plus particulièrement par poésie du moyen âge. Ce n’est point l’énorme ensemble des productions françaises jusqu’à la renaissance ; c’est proprement la poésie épique et lyrique de la première période, celle dont on s’accorde à fixer l’âge classique au XIIe siècle : chansons de geste en « laisses monorimes », psalmodiées sur la vielle et la cifoine par les trouvères ambulans. Cela devait ressembler fort à une longue complainte de Fualdès, débitée par les chanteurs populaires, et, aux beaux endroits, à un récitatif du ténor wagnérien ; ces deux extrêmes se touchent, la chanson de geste fut le prototype de l’un et de l’autre. Le sujet de ces poèmes était l’épopée nationale des cycles de Provence, de France et de Bretagne, balbutiée dès nos plus lointaines origines, cristallisée avant l’an 1000 autour de ces figures légendaires, Charlemagne, Arthur, Guillaume d’Orange, rédigée dans la forme où nous la possédons entre 1000 et 1200, défaillante et changeant de caractère après le règne de Philippe-Auguste. J’écarte donc de ces considérations les fabliaux, les romans satiriques, toute la luxuriante végétation qui se développa sur notre sol entre le XIIe et le XVe siècle. Cette large veine de l’esprit « gaulois » n’est pas en péril ; alors même que nous négligerions quelques-uns de ses anciens titres, ils ne seraient pas perdus, mais simplement transformés : on les retrouve, toujours vivaces, ils ont fourni le fonds permanent de la littérature postérieure, de Rabelais à M. Gandillot. Personne ne nous les dispute. Il n’en est pas de même pour les hautes inspirations de nos vieux « trouveurs » ; d’autres races les réclament et les annexent indûment, dès que nous cessons de revendiquer ce bien de famille.

En thèse générale, et sauf injustice pour quelques antiquaires du XVIIIe siècle, pour quelques hommes comme Daunou, qui eurent le pressentiment de nos trésors cachés, on peut avancer que la découverte de cette poésie fut l’effort et l’honneur de notre siècle commençant. Quand Raynouard et Fauriel s’avisèrent les premiers de

Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers,

leur science tâtonnante ne sépara point l’apostolat littéraire de