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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/209

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Ceci n’est pas un fabliau du moyen âge. Je ne courrais pas beaucoup de risques à prétendre que l’histoire en vient : je serais « confuté », comme ils disent dans la partie, par quelque mémoire érudit où très peu de gens iraient voir. Peut-être se trouverait-il quelque médiéviste souabe ou Scandinave pour avancer qu’un fabliau semblable existe, avec des variantes. Peut-être même existe-t-il à mon insu, puisque, d’après la théorie, notre imagination ne saurait forger un seul conte qui n’ait été jadis inventé dans l’Inde, et réinventé ensuite par les jongleurs des temps féodaux. — Sauf rencontre imprévue avec un trouvère et un brahmane, ceci n’est qu’une comparaison destinée à faire comprendre le respectueux mécontentement du bon peuple contre ses bienfaiteurs et ses tyrans, les savans philologues ; et en particulier le sentiment d’admiration inassouvie qui grandit chez le lecteur avec chaque volume que M. Gaston Paris se laisse arracher.

Le maître des études romanes nous donne sa deuxième série de morceaux détachés sur la Poésie du moyen âge, et il s’excuse une fois de plus, dans la préface, de cette dérogation à la règle monastique du savant : « C’est dans de pareilles occurrences, quand il a un programme un peu étendu à exposer, ou quand il s’adresse à un public plus large et plus mélangé que son auditoire accoutumé, qu’un philologue se laisse aller à se détourner un moment de son occupation favorite, la recherche des faits nouveaux ou des combinaisons nouvelles, qu’un professeur se départ de son devoir le plus constant, l’enseignement des méthodes et leur application par l’exemple, et qu’il se délasse de ses travaux habituels en présentant quelques résultats ou quelques anticipations de nature à intéresser des esprits curieux et ouverts, mais non spécialisés. » — Ces « anticipations » qui implorent ainsi leur pardon, ce sont des dissertations ingénieuses, tout illuminées de savoir et d’intuition, sur des textes littéraires que nous ne connaissons pas, que nous ne pouvons pas connaître, et où le critique nous signale en passant mille détails exquis. Notez qu’il ne s’agit point ici d’épigraphie syriaque ou araméenne, mais du fond même de notre littérature nationale ; et vous comprendrez qu’à voir suinter la source avare qui nous révèle un grand lac caché, il se mêle à notre gratitude un peu d’irritation contre les gardiens jaloux de ce lac. Je voudrais éclaircir le malentendu qui va grossissant entre le public « non spécialisé » et les philologues dont nous vénérons, dont nous maudissons parfois la trop vertueuse abnégation ; je voudrais montrer qu’il faudrait peu de chose pour dissiper le malentendu, et combien ce peu de chose est nécessaire dans la phase actuelle de notre développement