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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/20

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figure pas même comme coefficient. L’homme n’y compte que comme individu et ne compte pas comme élément social.

Dans ce régime, ceux qui ne prennent pas toute la place n’ont pas leur place ; ceux qui ne sont pas tout n’y sont rien ; ceux qui ne s’ajoutent pas à l’addition sont éliminés par soustraction. Le champ est ouvert aux audacieux, aux « malins, » aux cyniques, aux inconsciens ; eux seuls ne se découragent, ne s’absentent et ne « abstiennent jamais. Ambitieux de grande et de moyenne marque intriguent et bataillent, achètent et vendent, marchandent et maquignonnent, font impudemment leur métier de condottieri de la politique. Ils circonviennent l’électeur dérouté, l’étourdissent du vin vulgaire de leurs flatteries et de leurs promesses, l’enrôlent, l’arment d’un bulletin et le lancent à la conquête du nombre. De temps en temps, la vie normale de la nation est suspendue, sa vraie vie de sang et de chair : par le suffrage inorganique, elle devient inorganique pour un jour et, pour un jour, est supprimé ce qui en elle pose l’individu et le fixe quelque part, ce qui le qualifie, ce par quoi il est socialement « situé » en un certain endroit, dans une certaine condition, près de tels autres individus. C’est une lutte de chacun contre fous et de tous contre chacun ; lutte acharnée, impitoyable ; ténébreuse mêlée au bout de laquelle le plus écrase le moins, avec la stupide et muette brutalité des chiffres.

On ne saurait imaginer d’État plus anarchique, puisqu’il n’y a que le hasard, ni plus barbare, puisqu’il n’y a que le nombre. Du moins, il le serait absolument, il serait pleinement anarchique et barbare, un tel État, un État où les citoyens, ivres dans leur souveraineté, se ruent à leur fantaisie, sans que le moindre appui les retienne et les soutienne, où il n’y a plus ni cadres ni digues, où le suffrage universel coule comme un fleuve débordé, — si le hasard ne corrigeait pas le hasard, ou plutôt si l’astuce n’enchaînait pas le caprice et ne conduisait pas la sottise.

Parce que devant la loi, dans le suffrage, il n’y a plus de classes, ce n’est pas en effet une raison pour que, dans le suffrage, en marge de la loi, il n’y ait plus ni dirigeans, ni dirigés, ni dirigeables. En ce fleuve sorti de son lit, un habile homme peut faire des prises d’eau pour arroser son pré. Ou, revenant à notre première image, dans cette danse d’atomes, il est impossible qu’il n’y en ait pas qu’attire et que s’attache le métal aimanté. Ainsi s’explique la boutade fameuse de l’Américain Hamilton, en réponse à la phrase de Montesquieu sur la « vertu », que « la corruption est nécessaire dans les démocraties. » La corruption est à la fois le corollaire et le correctif du suffrage universel inorganique qui, ne voulant plus de