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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/193

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tente si mollement ? La centralisation de la banalité et de l’uniformité dans les arts, dans la sculpture et dans l’architecture notamment, malgré les différences de climat, de race et d’histoire, n’est-elle pas une des plus incompréhensibles, une de celles aussi qu’il serait le plus facile et le plus utile, sans dommage pour personne, de briser ou d’atténuer ? Vous faites des Suissesses, soyez Suisse ; vous parlez à des Picards, soyez Picard.

Un petit projet de monument commémoratif de nos malheurs, Souviens-toi, par M. Bareau, est composé d’une façon à la fois plus hardie et plus expressive. Sur le devant se tient un cuirassier assis qui se retourne en entendant, derrière, sortir du tombeau un soldat d’autrefois, mal enseveli, qui lui fait signe. L’allégorie est aisément saisissable, ce qui est le premier devoir d’une allégorie qui s’adresse au peuple. Reste à savoir ce que deviendra, en s’agrandissant, cette esquisse qui perdrait sa valeur si elle tournait à l’emphase et au mélodrame ; or, c’est de ce côté qu’est le péril pour M. Bareau, si l’on en juge par l’affectation de vigueur qui gâte son groupe colossal de deux hommes nus combattant Pour le Drapeau. Depuis que la Mort de Léandre, une étude d’atelier très distinguée, lui a fait donner, en 1893, une bourse de voyage, les ambitions de M. Bareau ont singulièrement grandi en même temps que ses forces ; c’est, en somme, parmi les jeunes sculpteurs, un de ceux qui semblent annoncer le plus de tempérament. Dans un grand bas-relief de bronze, M. Auguste Paris a représenté le Retour à Paris des soldats républicains après la victoire. C’est la contre-partie exacte du Départ de Rude. Au-dessus du groupe plane, au lieu de la Marseillaise, une République en bonnet phrygien, tenant sous son bras un faisceau de drapeaux ennemis et montrant une couronne de lauriers. Il n’y a rien là, non plus, qui déroute les yeux : c’est facile à saisir.

Un homme qui n’a jamais hésité à aborder de front son sujet, quel qu’il fût, un artiste qui, l’un des premiers, a apporté, dans la rénovation de la sculpture, cet amour intense de la vérité, cette curiosité respectueuse des enseignemens de la science et de l’histoire, qui pénètrent peu à peu l’école française, et d’ici quelques années modifieront sa direction, c’est, on le sait, M. Frémiet. Soit qu’il se prenne à une figure historique, soit qu’il mette en scène des comédies ou des drames de la vie primitive et sauvage, avec des animaux pour principaux acteurs, il apporte, en tout ce qu’il fait, la même conscience d’observation, la même liberté et la même franchise d’exécution. Son œuvre, le jour où elle se présenterait dans son ensemble, montrerait en lui l’une des intelligences les plus ouvertes et les plus étendues de