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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/191

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même ! et par celui de Jeanne d’Arc que l’art héroïque n’avait jamais besoin de mentir, soit qu’il eût à célébrer les malheurs d’hier, soit qu’il eût à glorifier les réveils d’autrefois. Une paysanne d’Alsace et un troupier d’infanterie, une reine, rencontrée sous une vieille miniature et une fille de Lorraine, sont devenus, dans ses mains, des personnages plus hauts et plus épiques que tons les grands capitaines du XVIIe siècle déguisés en empereurs romains et toutes les allégories mythologiques, bonnes à tout faire. C’est à la vérité vivante ou historique, mais c’est toujours à la vérité qu’il a demandé, dans ses grandes œuvres, et qu’il a dû le rajeunissement de sa pensée et l’exaltation de sa vision. Ce qu’il a fait, ce qu’ont fait MM. Frémiet, Paul Dubois. Falguière, tous doivent désormais chercher à le faire, et lorsqu’il s’agira surtout de souvenirs nationaux, nous demanderons à nos sculpteurs de jeter là définitivement les vieilles défroques de l’école et du dilettantisme, et d’être résolument français, comme ces maîtres illustres le sont aujourd’hui !

Le groupe monumental, d’une importance exceptionnelle, qui a valu la médaille d’honneur à M. Bartholdi, devrait clore, à notre sens, la série de ces compositions solennelles et indécises, dans lesquelles on a cru longtemps retrouver plus facilement la noblesse et la grandeur par un mélange compliqué d’accessoires explicatifs et d’allégories surannées, dont le moindre défaut était de parler, en général, un langage très confus, de ne point exprimer ce qu’elles devaient dire, de s’appliquer indifféremment à toutes les races et à toutes les époques. Le sujet était beau : la Suisse secourant les douleurs de Strasbourg pendant le siège de 1870, mais à la condition d’être présenté clairement et franchement. M. Bartholdi l’a bien compris pour la ville de Strasbourg, à laquelle il a donné le costume alsacien, comme avait fait M. Mercié, et qui s’avance, triste mais résolue et ferme, vers la Suisse, sa bonne sieur, qui lui prend le bras et lui couvre la tête de son bouclier. On reconnaît donc l’Alsace ; mais qui reconnaîtrait la Suisse, malgré son air ému, dans cette déesse antique portant le diadème des matrones ? Une robuste fille de Baie, de la ville où doit être érigé le monument, nous eût bien suffi, et aurait pu montrer, aussi bien que l’Alsacienne, la dignité nécessaire. Notre embarras d’esprit se complique encore par la présence d’un ange à demi nu, aux ailes éployées, arrivant de Versailles, qui accompagne l’Alsace, et par celle d’un enfant nu, d’une pauvre famille, d’un jeune blessé, cachés derrière le groupe principal, qui semblent honteux, dans leurs aspirations académiques, de garder encore quelques lambeaux de vêtemens