Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/188

Cette page n’a pas encore été corrigée


démenoit très fort et ne souffroit qu’elle montast. Et lors elle dit : « Menez-le à la croix », qui était devant l’église, auprès, au chemin. Et alors elle monta, sans qu’il se mût, comme s’il fust lié. Et lors se tourna vers l’huis de l’église qui estoit bien prochain, et dit en assez bonne voix de femme : « Vous, les prêtres et gens d’église, faites procession et prières à Dieu. » Ce n’est pas Gui de Laval seul qui nous apprend la répugnance qu’avait Jehanne à s’armer d’un casque, soit que cette coiffure pesante la gênât dans ses mouvemens, soit plutôt qu’elle tînt à se montrer, dans la mêlée, la face découverte, pour être reconnue, et pour entraîner, par l’animation de ses regards irrésistibles, les hésitans ou les lâches. M. Frémiet, en la laissant tête nue, dans la belle statue de la place des Pyramides, n’a donc pas été infidèle à l’histoire ; c’était pourtant le droit de M. Paul Dubois de la coiffer d’un casque ; léger et simple comme le reste de son armure, d’un casque blanc. Il l’a fait habilement, de façon à dresser en lumière tout le visage, ce visage intelligent et naïf, d’un type volontairement rustique et irrégulier, plus rustique et plus irrégulier même qu’il ne semble avoir été, d’après les témoignages contemporains. Bien que le casque soit étroit, il suffit à cacher tous les cheveux, coupés « ronds et courts », ce qui accentue l’air extatique du visage, mat et pur, celui d’une petite nonne enserré dans sa coiffe luisante. M. Paul Dubois n’a point non plus menti à l’histoire en équipant la mouture d’un harnais élégant et, suivant l’usage du temps, « bien ouvré ». Dès qu’elle fut accueillie à Chinon. Jehanne, rapidement acclimatée, avait pris sans peine les allures, les goûts d’une grande dame pour les riches étoffes et les fines orfèvreries. Le jour où on lui apporta l’épée de Sainte-Catherine, de Fierbois, son premier soin fut de l’envoyer à Tours, la ville des artistes, « pour y faire faire, dit le chroniqueur, un fourreau d’ornement d’église. » Quelques jours après, à Orléans, elle se commandait une huque de vert perdu (pardessus de couleur vert sombre) et une robe de fine Brucelle vermeille (de fin brocart flamand vermeil) au prix de deux et quatre écus d’or l’aune. Cette fille extraordinaire, à tous les genres d’héroïsme et d’intelligence joignait même, on le voit, un sentiment d’élégance et d’art. De quelque façon que les artistes la représentent, ils auront toujours peine à nous donner une idée complète de sa noble et incomparable personnalité dans laquelle le mysticisme et l’esprit pratique, l’exaltation et le sang-froid, la hardiesse et la douceur, la piété et la bonne humeur se mêlent d’une façon si surprenante. M. Paul Dubois a représenté, dans ce chef-d’œuvre supérieur et achevé, la guerrière inspirée, la croyante qui rend hommage au