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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/176

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confrères, l’Américain William Judge, le même qui nous a révélé les mœurs étranges de ces individus sphériques, gazeux, et sans sexe, qui se roulaient auparavant sur notre globe ! Cet ingénieux thaumaturge avait voulu se servir du cachet pour déposséder l’infortuné colonel.

Il faut ici rendre justice à Mme Besant. Elle se conduisit avec la franchise la plus courageuse, avoua qu’elle avait été trompée ; que jamais, si funestes que pussent être pour elle et pour sa foi, les résultats de cet aveu, elle ne consentirait à dissimuler quoi que ce fût d’une vérité évidente. Et elle reste théosophe, dit-elle : car s’il y a eu dans toutes les religions des charlatans qui ont tenté de profiter de la crédulité des vrais fidèles, faut-il en conclure que la religion doit être condamnée ? — Une telle attitude est généreuse, mais qui peut dire si au fond la conviction de cet esprit ardent, ondoyant et faible n’est pas ébranlée par un coup aussi rude ? Elle a dit, elle a écrit encore tout récemment, dans sa revue Lucifer, qu’elle restait attachée à sa croyance : mais elle nous a habitués à des retours si brusques ! Mme Besant a été chrétienne, athée, théosophe : que pourra-t-elle être maintenant ? Il ne lui manque que d’avoir été catholique. Mourra-t-elle dans un couvent de filles de la charité ou de carmélites ?

Si toute cette folle aventure démontre quelque chose, c’est qu’il n’est pas commode d’inventer une religion. Après la conférence que fit Mme Besant à Paris, et dont j’ai parlé tout à l’heure, j’écoutai quelque temps quelques-uns des auditeurs qui discutaient en vaguant dans les rues humides. Il y avait là un orientaliste, et, en souriant, il dénonçait l’incohérence des dogmes théosophistes, leur mêlée bizarre, les emprunts faits à l’Égypte, à la kabbale, aux philosophies grecques, en même temps qu’à l’Inde. — « Qu’importe ! répondait un écrivain qui marchait à ses côtés, et que tout ce qui est mystérieux enthousiasme : nous nous inquiétons bien de votre vérité historique et scientifique ! Il nous suffit que l’émotion sentimentale produite sur nous par cet éclectisme mystique soit réelle et neuve, qu’elle puisse engendrer de beaux livres et de beaux rythmes, qu’elle soit, en un mot, matière à littérature. Et puis, qui sait ? il y a peut-être là quelque chose de plus. Une foi nouvelle ? Certes, je ne l’affirme pas, mais ce qu’il y a de sûr c’est que la curiosité qui entraîne les âmes vers ces nouveautés étranges est la plus claire preuve que le positivisme scientifique, le naturalisme littéraire, la négation religieuse, ont fait leur temps. Nescio quid nascitur… » Un très jeune homme l’interrompit : — « Ce qui va être, c’est une religion ! Pour le moment, vous apercevez assez distinctement ce que toutes ont de commun et de nécessaire, et vous établissez