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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/174

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Les gens graves vont se froisser d’entendre raconter sans rire tant de contes de nourrice, d’autres se demanderont pourquoi Mme Besant a renié son ancien Dieu pour revenir, en somme, à « croire », au lieu de « savoir » ; d’autres diront qu’elle est folle. Pourquoi abuser de si gros mots ? C’est tout simplement une femme qui s’est toujours fait à elle-même son univers extérieur. Comme théosophe, elle nous parle de l’état de béatitude où nous serons après la mort, entourés des rêves que nous aurons su édifier, et qui seront pour nous comme des réalités ; elle peut en parler savamment, elle a été toute sa vie dans cet état délicieux, elle s’est toujours créé un monde en harmonie avec elle-même. Elle a retrouvé les imaginations de son enfance, vit dans son rêve, entourée des esprits qui peuplent la nature, président à l’ordre du monde, combattent pour le bien de l’humanité, lui racontent des histoires merveilleuses sur les destinées de la terre et des étoiles, et lui donnent des talismans avec lesquels elle prend part à leurs luttes : elle mêle le figuré au réel et prend toutes choses en métaphore. Ce n’est pas de la folie, sans doute, mais c’est une condition d’esprit très exceptionnelle, intéressante, et il faut lui savoir gré d’avoir écrit des mémoires qui rendent compte d’un phénomène aussi curieux.

Au moment où j’écrivais ces lignes, elle passait justement par Paris en revenant des Indes, où elle avait accompli un long voyage, en compagnie du colonel Olcott et de la comtesse Wachtmeister, « qui est une clairvoyante ». Elle y avait prêché la bonne nouvelle, s’était fait conter la divine aventure par des fakirs étonnans qui reconnaissaient du premier coup, à l’inspection des lignes de sa main, qu’elle aurait de grands succès d’éloquence, ce qui prouve plus leur politesse que leur science divinatoire ; elle avait visité les écoles qu’a fondées la Société théosophique pour empêcher les Hindous d’aller perdre, dans les missions protestantes ou catholiques, leur foi si précieuse et si supérieure au christianisme. Une fois sur le sol de France, elle n’a pas renoncé, on le pense bien, à la prédication, et au cœur de Paris même, entre la Madeleine et la Chambre des députés, elle a donné une conférence. Etrange public que celui qui se pressait là ! D’abord des Anglais tranquilles, solides, avec des figures fermées, de bonnes figures honnêtes et courtoises. Peut-être la plupart d’entre eux étaient-ils venus par patriotisme, pour qu’on ne pût dire qu’une compatriote avait parlé devant des banquettes ; mais s’ils avaient eu cette crainte, la partie française de l’auditoire était encore assez nombreuse pour les rassurer, et elle était diverse et pittoresque à souhait : journalistes, qui écoutaient mal, sans doute parce que c’est leur devoir d’écouter ; curieux d’habitude,