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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/171

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lui, formé de ses actes, de ses efforts moraux, de ses passions, de l’idée qu’il s’est formée des choses, des vérités qu’il a conquises, des rythmes de couleurs et de sons qu’il aimait, et ce monde est immortel ; quand l’homme meurt, il en reste enveloppé. Dans une espèce d’extase, dont la durée se prolonge durant des milliers d’années, cet univers revient, l’entoure, et il en jouit, car rien de ce qu’il a commis de mal, aucune des douleurs qu’il a éprouvées, ne transparaissent sur ce voile changeant et sublime. On ne souffre pas, dans cet état de Dévachan, on est plus ou moins heureux, suivant la richesse des sensations accumulées, voilà tout. C’est plus tard, dans sa réincarnation, que l’homme devra payer les fautes commises dans ses existences antérieures. Il lui faudra vaincre ses mauvais instincts, s’améliorer sans cesse, pour arriver enfin, après de nouvelles morts, à l’expansion de sa conscience, jusqu’à la cause éternelle d’où jaillit un jour le songe vrai qu’il a été : c’est l’état de Nirvana. Mais si on ne veut pas s’y absorber, on peut entrer dans la phalange des esprits planétaires, ou bien on se réincarne encore une fois pour rendre par ses vertus surhumaines, sa puissance surnaturelle, service à l’humanité : on devient un Mahatma, et, en général, on habite le Thibet. Vous m’embarrasseriez beaucoup, par exemple, en me demandant pourquoi cette contrée jouit d’un si beau privilège : il est impossible de s’empêcher de penser que les Pères Huc et Gabet, les seuls européens qui aient jamais visité Lassa, la Terre des Esprits, capitale de ce Thibet auquel on bâtit aujourd’hui une si remarquable réputation, ne trouvèrent dans ses habitans que de très bonnes personnes, n’ayant que le petit défaut d’empoisonner de temps à autre leur Boudha vivant, lequel se laissait faire avec une douce naïveté et peu de prescience. Toujours est-il que lorsqu’un de ces mahatmas commande, il n’y a plus qu’à obéir. Mais comme on ne les a jamais vus, et qu’ils ne parlent, par des procédés mal connus, qu’aux initiés supérieurs, c’est à ces initiés, lisez à Mme Blavatski, et depuis sa mort à Mme Besant, au colonel Olcott, etc., que vous devez abandonner le soin de guider votre âme sur cette terre. Voilà le résultat final de tant de discours sur la liberté et la fraternité universelles, coupés de déclamations contre la tyrannie des religions chrétiennes.

Si la doctrine de Mme Blavatski n’avait pour défaut que d’être une mosaïque peu neuve et mal faite, on pourrait encore lui pardonner par égard pour la façon brillante dont elle adapte parfois certains fragmens de la littérature mystique orientale : les livres de cette thaumaturge, mélange bizarre et mal classé de doctrines gnostiques, mystiques, swedenborgiennes, de fragmens