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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/164

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société, suivant une expression peu respectueuse de Mme Besant, « détournait d’eux son respectable nez. » Chaque matin, M. Bradlaugh, en s’entourant de toutes les prudentes précautions que j’ai dites, venait s’installer chez Mme Besant. Ils travaillaient jusqu’au soir, le plus souvent sans se dire un mot, heureux d’être ensemble, associés dans des travaux communs. Extérieurement, c’était le plus bourgeois des couples ; le dimanche, comme les populaires amoureux de la caricature anglaise, Arry et Arriet, ils couraient les environs de Londres, s’asseyaient sous les vieux arbres, de Richmond ou de Kew, et surtout, délices suprêmes, ils péchaient à la ligne ! Tel était le repos naïf et pacifique dont ces infatigables travailleurs avaient besoin. Surexcitée par une complète ivresse intellectuelle, par la joie d’avoir trouvé la route qu’elle cherchait, l’activité de Mme Besant dépasse à ce moment toute description. Elle fait d’innombrables conférences en faveur de l’athéisme, prend part aux tentatives répétées de M. Bradlaugh pour se faire envoyer au Parlement par les électeurs de Northampton, — à ses luttes pour soulever l’opinion publique, quand, une fois élu, on lui refuse, parce qu’il est athée, le droit de prêter valablement serment sur l’Evangile, — se jette avec passion dans l’étude des sciences, se fait refuser trois fois pour insuffisance d’habileté pratique dans les manipulations de chimie à l’examen de Bachelor of sciences de l’Université de Londres, et finit par enlever, à la quatrième fois, ce diplôme d’un degré beaucoup plus élevé que celui qui porte en France un nom identique. Elle étudie l’anatomie sous le docteur Aveling, gendre de Karl Marx, traduit des livres français dans l’intérêt de la propagande, rédige et dirige, de concert avec M. Bradlaugh, le National Reformer, soutient devant toutes les juridictions d’interminables procès pour obtenir la séparation judiciaire d’avec son mari, et conserver la garde de sa fille et de son fils, et finit par obtenir en partie gain de cause ; enfin elle livre, en faveur du malthusianisme, la grande et longue bataille dont j’ai jadis conté l’histoire. Et certes, il fallait du courage pour l’entreprendre ! Mme Besant y risquait ce qui lui restait de sa réputation d’honnête femme, M. Bradlaugh son siège au Parlement : leurs mœurs furent calomniées, leurs noms souillés des plus sales injures. Mais là, comme toujours, Mme Besant obéissait à l’impulsion d’une foi aveugle et convaincue. Elle confessait et mettait en dogmes une religion née depuis un siècle, sortie du matérialisme scientifique moderne, et que, en donnant à ce mot un sens qui va se définir de lui-même, on peut appeler la religion de l’humanité. « Devant l’impossibilité de se rendre compte du problème dû mal, l’idée d’un Dieu personnel, infiniment bon, infiniment puissant, s’est en quelque sorte écroulée. Le pur déisme