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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/163

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visions glorieuses qu’engendre l’ivresse du jeûne, quand le jeûne est librement voulu ? La passion de la lutte, le besoin sans bornes de se donner à quelque chose de grand et de difficile, d’affirmer son mépris à ce monde de convention, gonflaient ce cœur traversé de courans irrésistibles et furieux. C’est à ce moment qu’elle rencontra M. Bradlaugh. M. Augustin Filon a conté ici même avec son talent accoutumé, les luttes politiques soutenues par cet homme au tempérament vigoureux et têtu, l’un des caractères les mieux dessinés qu’ait connus l’Angleterre contemporaine. Il avait pris, dès lors, la direction du National Reformer, et commencé cette agitation antireligieuse, comme sous le nom de mouvement séculariste, qui rendit réellement en Angleterre quelques services à la liberté de pensée. Mme Besant se prit pour ce géant obstiné d’une passion qui, si elle resta intellectuelle, n’en fut alors que plus exclusive et plus exaltée. Elle avait été écouter les conférences antireligieuses qu’il faisait au Hall of Science, et lui écrivit pour s’éclaircir de certains doutes. A la conférence suivante, après avoir parlé il descendit de sa chaire, traversa les rangs des fidèles qui tous souhaitaient l’orgueil d’emporter un mot particulier du maître. Au premier rang, il aperçut cette jeune femme, qu’il n’avait pas vue encore, associa sans doute certaines phrases d’une lettre reçue avec ces yeux avides, ce front haut d’inspirée : « Vous êtes Mme Besant, » dit-il. « Oui, » répondit-elle d’un souffle. Et de ce jour, elle lui appartint.

Il était grand, large d’épaules, sanguin, puissant ; et convaincu d’ailleurs qu’on arrive à tout en voulant toujours la même chose, lui qui avait été soldat et clerc de solicitor, deux métiers presque également dédaignés en Angleterre, et qui maintenant menait un parti et agitait un peuple, il ne doutait point de lui et faisait partager cette conviction à ceux qui l’approchaient. Ainsi qu’il arrive fréquemment, cette inébranlable assurance prenait sa source dans une force physique extraordinaire dont il faisait volontiers parade. Aussi passait-il généralement pour un vulgaire émeutier de populace. Mais ces sortes d’hommes rudes et volontaires jouissent d’un singulier privilège auprès des femmes. Elles leur sont reconnaissantes de leur bonté, de la douceur dont ils font preuve à leur égard, et qui leur semble une attention spéciale et flatteuse ; elles les décorent d’une auréole héroïque et chevaleresque. « Il était d’une courtoisie charmante avec les femmes, écrit ingénument Mme Besant, d’une courtoisie étrangère plutôt qu’anglaise, car les Anglais, sauf dans l’aristocratie, sont des gens singulièrement grossiers. » Voici un aveu qu’on ne lui demandait point ! Une intimité passionnée, dévouée d’une part, protectrice de l’autre, s’établit d’autant plus vite, entre lui et elle, que la