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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/162

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l’être les vieilles demoiselles irlandaises qui se respectent, — il y avait un bel arbre généalogique dont le tronc plongeait jusqu’aux « Sept Rois de France ». De ces rois de France vous ne trouverez le nom dans aucune histoire. « C’étaient des pirates, sans doute, dit négligemment Mme Besant, qui, chassés de Normandie, avaient échoué sur le sol d’Irlande où ils continuèrent leur vie de pillage et de meurtre. Mais la roue du temps a des tours étranges ! Ces barbares et malfaisans vagabonds étaient devenus une sorte de thermomètre moral dans la maison d’une « gentille femme » irlandaise de la première moitié de ce siècle, et quand ma mère avait été méchante, la tante demoiselle disait par-dessus ses lunettes : « Emilie, votre conduite est indigne des Sept Rois de France. » Et alors Emilie, avec ses beaux yeux celtes, ses doux yeux gris bleus, et ses masses bouclées de sombres cheveux noirs, pleurait de honte et de repentir sur son indignité, avec la vague idée que ces royaux ancêtres, très authentiques pour elle, allaient la mépriser, et qu’elle avait démérité, elle frêle et pur bouton de rose, de ces malhonnêtes majestés. » Et c’est pourquoi Mme Wood, quand elle fui devenue une femme, une femme délicate, ardemment religieuse, sensible comme la corde tendue au bois chanteur d’un violon, garda dans l’existence un idéal de fierté très haute. « Une femme noble peut mourir de faim, disait-elle, mais non s’endetter ; ou de douleur, mais avec un sourire. » Et quant à l’opinion du monde, il ne faut point la mépriser, mais l’ignorer, ne pas profiter de ce qu’on est condamnée par les hommes pour se permettre une action vile, si inconnue qu’elle puisse être, mais qui vous dégraderait à vos propres yeux ; car il n’y a qu’un tribunal et qu’un maître, la conscience, et c’est lui seul qui juge et qui commande.

Etait-il donc si apocryphe vraiment, cet arbre généalogique qui faisait descendre Mme Besant des vieux rois de la mer, aventureux, volontaires, incapables d’un maître, et ne reconnaissez-vous pas dans ces paroles l’accent d’indépendance farouche, l’instinct du « devoir envers soi » qui fait fuir du seuil conjugal, dans une pièce d’Ibsen, la petite Norah aux yeux dessillés ? « Une fois libre, écrit Mme Besant, je fus heureuse. » Et je ne crois pas que ce soit une phrase. Elle connut pourtant la vraie misère. Après avoir fait la cuisine chez un vicaire, elle travailla, pour quelques guinées par mois, à ces obscures besognes que de pauvres et patiens manœuvres littéraires accomplissent dans les bibliothèques publiques. Elle connut la faim ; il lui arriva plus d’une fois de dire, en laissant chez elle quelques sous pour donner à ses enfans, qu’elle avait emportés dans sa fuite, la pitance du jour : « Je dînerai au British Muséum, » et elle ne dînait point. Qui dira l’orgueil, les