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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/161

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musicale eût été capable de la comprendre, mais il n’était plus temps pour elle, et déjà le grand Pusey l’avait maudite. Ne jugeant plus possible de s’enfermer dans le cadre anglican, elle avait voulu passer toutes ses croyances au crible, elle avait lu les docteurs de la large Église, Stopford Brook, Robertson, Grey, et avec désespoir voyait que le protestantisme libéral n’était que la pitoyable évasion des difficultés, que toutes les poutres de l’édifice se commandaient, que l’une pourrie, le reste tombait en pièces. Ce fut, de sa part, une singulière idée que d’aller consulter là-dessus Pusey, l’homme qui a le mieux senti cette nécessité de concevoir la doctrine chrétienne comme un bloc indivisible. Lui, d’ailleurs, n’avait jamais hésité, jamais songé à hésiter. Au premier mot qu’elle lui dit de son doute sur Jésus : « Vous parlez de votre juge, répondit-il, vous blasphémez ! » Il ne voulut voir en elle qu’une pécheresse à confesser, et ne comprit pas, parce que ce n’était pas dans sa nature, l’affreuse maladie du doute métaphysique. « Priez », lui dit-il. — « Je ne veux pas prier, j’ai prié, rien n’est venu. Je veux savoir. J’ai tout à gagner à vous suivre, tout à perdre à chercher la vérité toute seule, je le sais… Eh bien ! j’irai dans ma route ! » — « Tout à perdre, oui, car vous êtes damnée. O orgueil, orgueil ! Croyez-vous donc savoir vous-même ce qu’on doit croire ou ne pas croire ? On ne fait pas des conditions à Dieu ! »

Et comme dans ce mot elle avait aperçu l’abîme infranchissable qui les séparait, elle se leva et lui dit sa résolution prise à cette heure de tout quitter, sa maison, sa famille, ses espoirs terrestres, son Dieu, publiquement, et d’aller dans le noir, dans le froid, jusqu’à ce qu’elle trouvât, s’il en était, une lumière vraie, et un Dieu qui ne se contredit point. Alors, pour la première fois depuis qu’ils se parlaient, il sortit de son calme paisible, il eut horreur du scandale, parce que l’Église en a horreur, et cria solennellement : « Je vous défends, je vous défends, entendez-vous, âme damnée, d’entraîner dans votre damnation vos frères pour qui le Christ a saigné : Allez-vous-en, malheureuse ! » Mais elle ne pouvait plus faire plier son âme. Elle abjura sa foi, son état dans le monde, sa fortune terrestre, quitta sa religion conventionnelle, son époux conventionnel, et si pauvre qu’elle dut se placer comme cuisinière, elle s’en alla, comme elle l’avait dit, suivre sa route, dans le noir.


III

Chez la vieille tante irlandaise qui éleva la mère de Mme Besant, — une tante demoiselle très pauvre et très noble, comme doivent