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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/160

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infini : « Est-ce toi, Satan, qui as fait le monde ? Est-il vrai, l’écho que j’entends : « Mes enfans, vous n’avez plus de père ! » Tout est-il chance aveugle, force sans conscience, ou sommes-nous le jouet d’une toute-puissance qui s’amuse de nos douleurs et dont l’affreux éclat de rire sonne seul en réponse à notre désespoir ? On ne sort pas du dilemme : Si Dieu peut empêcher le mal, et qu’il ne le fasse pas, il n’est pas bon ; ou s’il désire l’empêcher et qu’il ne le puisse, il n’est pas tout-puissant. » Tout s’écroulait et devenait absurde. Il y avait des damnés prédestinés, un Judas destiné de toute éternité à trahir et à brûler pour que le Christ pût être livré, crucifié, et racheter ainsi les hommes, un Dieu qui acceptait le sacrifice de ce fils qui n’avait rien fait de mal, en paiement du mal fait par d’autres. Injustice suprême, et l’esprit nous crie que rien de ce qui est injuste ne peut être vrai !

Peut-être, si elle eût connu plus tôt Stanley, le doyen de l’abbaye de Westminster, eût-elle été sauvée, mais elle ne le rencontra que trop tard, lorsqu’elle avait déjà rompu publiquement avec le christianisme. Sa mère était mourante et ne voulait point communier sans elle, aimant mieux, disait-elle naïvement, se damner avec sa fille que d’aller au ciel toute seule. Mais communier lorsqu’on n’a pas la foi, n’était-ce pas à la fois une lâcheté et un sacrilège ? « Je ne crois pas à la divinité du Christ, » disait Annie aux pasteurs qui visitaient sa mère. El ceux-ci lui refusaient l’hostie. L’idée lui vint d’aller trouver Stanley. Chef religieux de l’antique abbaye, ce prêtre fin, délicat, homme de cour et homme de lettres, jouissait d’une situation qui lui donnait une indépendance spéciale, et ne croyant plus aux dogmes anglicans que comme à des symboles, il les respectait pourtant, et les enseignait. « Pourquoi Jésus ne serait-il pas le fils de Dieu dans un certain sens, lui dit-il, et de quoi vous inquiétez-vous ? Croyez-vous donc percer avec des mots humains le mystère de la divinité ? Aimez Dieu, et sacrifiez-vous aux hommes, peu importe le reste. Quant à la communion, j’irai vous voir et vous la donner de ma main. Et sachez qu’elle n’a pas été instituée pour éprouver et troubler les cœurs simples, mais pour les unir. » Or, comme elle s’étonnait de cette largeur qui faisait craquer le vieil évangélisme, qu’elle ne comprenait pas qu’il demeurât dans le sein de l’Église établie, il lui montra sa vieille et merveilleuse abbaye, lui parla de l’harmonie des rites, de la sublimité des chants ; et dans toutes ses paroles on entendait discrètement que les choses sont vraies dans la mesure où elles sont belles.

Cette philosophie un peu mélancolique et très raffinée qui soumet la raison à s’incliner devant la beauté, la femme qui jadis avait eu de la théologie catholique une impression quasi