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S’ abattant contre terre avec un grand soupir,
Désespéra du monde et désira mourir !

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Fondée ou non, point de doute que cette conviction de l’inanité du plus grand effort qui ait été fait, parmi les hommes, pour acclimater la paix, la justice et la pitié sur terre, n’eût fortifié en Leconte de Lisle ce culte du « Néant » qu’il finit par adorer comme son seul dieu. Il le préférait, avec sa figure de repos, aux vagues récompenses, aux exécrables supplices, par où l’on voulait prolonger dans l’au-delà les misères de cette vie. Mais dans le temps même où il s’élançait avec le plus d’ardeur vers cette idée pacifiante, il ne pouvait triompher des secrètes angoisses de la nature, qui criait en lui, comme dans tous les hommes, son désir de l’Éternelle Vie. De là vient la beauté tragique, presque surhumaine, de ses incantations au Non Être.


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Consolez-vous enfin des espérances vaines :
La route infructueuse a blessé nos pieds nus.
Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines,
Ô vents ! emportez-nous vers les Dieux inconnus !

Mais si rien ne repond dans l’immense étendue,
Que le stérile écho de l’éternel Désir,
Adieu, déserts, où l’âme ouvre une aile éperdue.
Adieu, songe sublime, impossible à saisir !

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface.
Accueille tes enfants dans ton sein étoile ;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé[1] !


S’il eût plus longtemps vécu, Leconte de Lisle eût certes fini, dans cette inquiétude trop forte, par lever de dessus son visage le voile qui le cachait et qu’il souleva seulement pour quelques-uns. Ce n’est donc point le trahir, mais bien plutôt servir pieusement sa mémoire, c’est le montrer tel qu’il souhaitait qu’on le connût un jour, tel qu’il aurait voulu se dépeindre dans un Testament philosophique, qu’il n’eut pas le temps d’écrire, que de citer cette pièce du Sacrifice, qu’il composa l’année même de sa mort, et dans laquelle il dit, en oubli de ses préceptes parnassiens, son admiration pour la beauté morale, supérieure à toutes les splendeurs plastiques. Ce n’était plus le poète qui parlait à cette minute, c’était l’homme même : une des âmes les plus hautes que notre génération ait connues, un héros qui, dans le secret, avait lui-même accompli ce sacrifice méritoire dont il dit la vertu dans son chant suprême.

  1. Dies iræ (Poèmes antiques).