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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/96

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derrière ce rempart, les tireurs se ménageaient des embrasures d’où ils surveillaient les fenêtres du faubourg pour y envoyer leurs balles aussitôt qu’une forme humaine apparaissait.

Peu à peu du reste le feu de l’adversaire se ralentit. A si petite distance, n’étant séparées du but que par la largeur de la place de la Bastille, nos pièces d’artillerie rendaient intenables les positions des insurgés. De notre observatoire nous apercevions distinctement l’effet de chaque coup. Il y avait surtout une maison d’angle à façade étroite, entre deux rues, dont les murs s’éventraient avec une rapidité effrayante. La canonnade, dirigée contre le second et le troisième étage, y avait creusé un immense trou béant. Ce trou s’élargissait à chaque détonation. On voyait venir le moment où la partie supérieure de l’immeuble s’écroulerait sur le premier et le rez-de-chaussée. La maison était en quelque sorte coupée en deux par un tir régulier et incessant. Il devenait évident que ni là ni dans aucune des maisons que nous avions en face de nous personne ne pouvait tenir.

Peut-être pouvait-on résister un peu mieux à l’abri d’une immense barricade élevée devant la grande rue du faubourg Saint-Antoine. Il semblait que ce lût une construction habilement faite suivant les règles de l’art militaire. On disait qu’elle contenait des tranchées intérieures par lesquelles les combattans pouvaient se défiler. On disait même que le plan en avait été fait par d’anciens officiers du génie passés aux insurgés. Qu’il fût ou non possible d’y résister encore, nous ne le savions pas. En tout cas, depuis environ une demi-heure le feu des insurgés avait cessé sur toute la ligne pendant que le nôtre redoublait de fureur.

Que se préparait-il ? Méditait-on contre nous une attaque souterraine ? Voulait-on nous laisser croire que la barricade était abandonnée et, au moment où nous y entrerions, faire sauter quelque mine ? Cette grande forteresse menaçante et muette ne nous disait rien de bon. Les projets de nos adversaires étaient beaucoup moins sombres que nous ne le supposions. Après avoir épuisé toutes les chances de la lutte, ils ne songeaient plus qu’à mettre bas les armes. Seulement, comme nous le sûmes plus tard, il fallait laisser le temps à chaque combattant de regagner son logement, de laver les mains et les visages noircis par la poudre, de faire disparaître avec les fusils toutes les traces de la bataille. Quand nous entrerions dans le faubourg, nous devions y trouver non plus des insurgés, mais des bourgeois et des ouvriers paisibles prenant le frais sur le pas de leurs portes ! Lorsqu’on supposa que le temps nécessaire à cette transformation était écoulé, le drapeau blanc fut hissé au sommet de la barricade, au bout d’une perche.