Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/952

Cette page n’a pas encore été corrigée


mariage, les Mackenzie m’encombrent de leurs attentions. Et maintenant, ma chère précieuse Muddy, dès que je saurai quelque chose de précis, je vous en préviendrai aussitôt. Mrs Shelton parle d’aller voir notre maison de Fordham, mais je me demande si cela sera possible. Peut-être vaudrait-il mieux que vous vinssiez ici, laissant toutes choses. là-bas. Écrivez de suite, et donnez-moi votre avis, car vous savez mieux, toujours, ce qu’il convient de faire. Serons-nous plus heureux à Richmond ou à Lowell ? Car il faut, voyez-vous, il faut absolument que je sois quelque part où je puisse voir Annie… Thompson me presse d’écrire pour son Messager ; mais j’ai trop d’anxiété, je ne puis rien écrire. M. Loud, le mari de Mrs Loud la femme poète de Philadelphie, est venu me voir l’autre jour et m’a offert cent dollars pour éditer les poèmes de sa femme. J’ai naturellement accepté. Toute l’affaire ne me demandera pas plus de trois jours de travail. Il faut que j’aie fini pour Noël… Je crois, en y réfléchissant, Muddy, chère Muddy, qu’il vaudrait mieux que vous vinssiez immédiatement ici. Vous savez que nous pourrions très bien payer ce que nous devons à Fordham, et continuer à y demeurer : l’endroit est beau, mais j’ai besoin de vivre près d’Annie… Dans votre réponse ne me dites rien d’elle : je ne pourrais supporter d’en entendre parler en ce moment sauf si vous aviez à m’apprendre que son mari est mort ! J’ai déjà acheté l’anneau de mariage, et je finirai bien par me procurer un habit. »

Voilà cette lettre, qui paraît avoir scandalisé les biographes américains d’Edgar Poe. Et je me demande ce qu’ils peuvent y avoir trouvé de si révoltant, si ce n’est peut-être le spectacle de ce fiancé qui n’a pas d’habit noir pour aller dans le monde. Ne sent-on pas, au contraire, dans l’accent fiévreux et irrésolu de cette lettre, quelque chose comme le reflet d’une dernière crise morale, du dernier effort de résistance d’une âme passionnée contre la cruelle destinée qui pesait sur elle ? Et ce dernier effort a échoué, comme les autres. Le mariage projeté n’a jamais eu lieu : ce n’était encore qu’un vain rêve, le souvenir d’Annie était trop profond au cœur du poète pour que rien d’autre que la mort pût l’en délivrer. Et au lieu du mariage projeté c’est la mort qui est venue. Quelques jours après avoir écrit cette lettre, Poe quittait Richmond, arrivait à Baltimore, sa ville natale. Et le lendemain de son arrivée, à l’aube, des passans le ramassaient dans la rue, devant la porte d’une taverne, se débattant sous un terrible accès de delirium tremens. On ne put trouver sur lui aucun papier, de sorte que ceux qui assistèrent à ses derniers momens ne surent point même son nom. Et ainsi mourut, à trente-sept ans, seul, comme il avait vécu, et inconnu de ceux qui l’entouraient, ce pauvre poète. Du moins il garda l’espoir, jusqu’au bout que son ami, Griswold prendrait soin de sa mémoire.


T. DE WYZEWA.