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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/951

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enfin une revue qui lui appartînt ; et l’on n’imagine pas combien ce désir lui tenait au cœur, combien il a tenté de démarches pour le réaliser. Et il rêvait aussi d’obtenir un emploi régulier et fixe, qui lui permît d’échapper à l’incertitude du lendemain, de se sentir un peu libre et tranquille, après tant d’années d’une écrasante besogne, et de s’occuper enfin à loisir de ses projets artistiques. De toute son âme il aspirait à l’indépendance et au repos ; et il est mort sans les avoir connus.

Voici enfin une lettre écrite par Edgar Poe quelques jours avant sa mort. C’est une de celles, sans doute, que M. William Griswold considère comme les plus importantes pour la justification de son père ; et l’on devine que M. Woodberry y voit, lui aussi, la marque d’une dépravation sans excuse. Cette lettre est adressée à Mrs Clemm, la belle-mère du poète, l’admirable et sainte femme qui, après la mort de sa fille, s’était constituée tout à la fois la confidente, la nourrice et la domestique de son gendre. Et celui-ci, en revanche, lui avait voué une très profonde et très respectueuse affection, dont témoigne suffisamment le magnifique sonnet traduit par Baudelaire en tête du premier volume des Histoires extraordinaires.

Au moment où il lui écrivait la lettre qu’on va lire, Poe se trouvait à Richmond ; il y était venu pour donner une série de conférences et de lectures publiques de ses œuvres, mais aussi, comme on verra, pour faire sa cour à une jeune femme, Mrs Shelton, qu’il avait eu l’idée de demander en mariage. Il paraît avoir eu pour cette dame une sincère amitié ; mais son cœur appartenait tout entier à une autre. Celle qu’il aimait, la dame que dans sa lettre il appellera Annie, était mariée ; et c’est sans doute pour l’oublier que Poe avait projeté de se marier à Mrs Shelton ; mais les efforts qu’il faisait pour l’oublier n’aboutissaient qu’à la lui rendre plus chère.

« Chacun m’assure ici, écrit Poe à Mrs Clemm, que si je donne une seconde lecture, en mettant les billets à cinquante cents, je gagnerai au moins cent dollars. Jamais je n’ai été accueilli avec autant d’enthousiasme. Les journaux n’ont rien fait que me louer, avant et depuis ma lecture. Je vous envoie ci-joint un des articles, le seul où se soit glissé un mot de désapprobation : il a été écrit par Daniel, l’homme avec qui j’ai eu cette querelle, l’année passée. J’ai reçu un grand nombre d’invitations, mais dont j’ai dû décliner la plupart, faute d’avoir un habit. Aujourd’hui ma sœur Rose et moi passerons la soirée chez Mrs Shelton. Hier soir je suis allé chez les Potiaux, la soirée précédente chez Strobia, où j’ai vu ma chère amie Élisa Lambert, la sœur du général Lambert. Elle était souffrante, dans sa chambre à coucher ; mais elle a insisté pour nous voir, et nous sommes restés avec elle jusqu’à près d’une heure du matin. En un mot je n’ai reçu que des marques de bonté depuis mon arrivée ici, et j’aurais été absolument heureux sans mon affreuse anxiété à votre sujet. Depuis qu’ils ont appris mon projet de