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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/943

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Poe pour être son exécuteur testamentaire, l’éditeur de ses écrits et le gardien de sa renommée !

Mais Griswold aimait la vérité par-dessus tout le reste ; et le « généreux scrupule » dont parle M. Briggs n’était pas son fait. Des documens que Poe lui avait légués, et de ceux que lui avaient communiqués les amis du poète, il a tiré, sous prétexte de biographie, quelque chose qui ressemblerait plutôt à un réquisitoire. Il y a longuement insisté, en particulier, sur les habitudes d’ivrognerie de son défunt ami et sur ses infidélités conjugales ; mais il lui a encore reproché, en passant, toute sorte d’autres vices, l’accusant tour à tour d’avoir caché son âge, et d’avoir fait des dettes, et de n’avoir pas su rabaisser son style à la portée du grand public ; sans compter d’innombrables insinuations plus graves peut-être que tous les reproches, des allusions à certains actes, à certains traits de caractère trop étranges ou trop scandaleux pour pouvoir être révélés. C’est Griswold qui, et par ce qu’il a dit et par ce qu’il affectait de vouloir cacher, a fait naître la légende d’un Edgar Poe pervers et sinistre : légende que Baudelaire, après lui, s’est amusé à propager. Mais en poussant au noir le portrait d’Edgar Poe, Baudelaire n’avait d’autre intention, comme l’on sait, que de nous le rendre plus cher, ou tout au moins de nous le faire paraître plus grand. Le Révérend Griswold n’y mettait pas tant de satanisme. La perversité de son ami lui inspirait tout autre chose que de l’admiration. Et jamais peut-être un biographe n’a montré plus d’antipathie pour l’homme dont il avait entrepris de raconter la vie.

Aussi ni ses contemporains ni la postérité ne lui ont-il épargné ces « violens reproches » et ces « injurieux soupçons » qu’avait prédits M. Briggs à l’écrivain téméraire qui oserait avouer toute la vérité sur le caractère de Poe. Et si le nom de ce poète, grâce à Griswold, s’accompagne désormais fatalement, pour nous, d’une inquiétante odeur de vice et de folio, je crois bien qu’il n’y a personne d’un peu familier avec la littérature anglaise pour qui le nom de Griswold n’évoque aussitôt une odeur, peut-être plus déplaisante encore, de cuistrerie et de déloyauté.

Cuistrerie, c’est affaire d’appréciation. Mais il apparaît, au témoignage de ceux qui l’ont connu, que la déloyauté de Griswold n’a pas, en tout cas, été volontaire ni préméditée. Griswold, comme Edgar Poe, mériterait une réhabilitation. Il n’était pas l’envieux et venimeux personnage qu’on pourrait penser. « Jamais, écrit son éditeur Redfield, jamais il n’a touché un centime pour l’énorme peine qu’il a prise. Il n’a eu d’autre objet que de remplir fidèlement la volonté de Poe, qui l’avait nommé son exécuteur testamentaire, quoiqu’il se fût, dans les derniers temps, querellé avec lui. Je les ai bien connus tous deux, Poe et lui ; et je sais avec quel soin Griswold s’est efforcé, dans sa biographie, de dire tout ce qu’il pouvait à l’avantage de son ancien ami. Mais