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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/935

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argent ne gloire en ce monde, que de gens d’armes et de guerroier, ainsi que par cy devant avons fait ! Comment estions-nous resjouis quand nous chevauchions à l’aventure et nous pouvons trouver sur les champs ung riche abbé, ou ung riche prieur, ou ung riche marchant. Tout, estait nostre ou raenchouné à nostre voulenté. Tous les jours nous avions nouvel argent… Par ma foy ceste vie estoit bonne et belle [1]. » Aymerigot Marcel se fit prendre. Il eut tort. S’il eût su se retirer à temps, et mettre en lieu sûr le fruit de ses rapines, comme le Bascot de Mauléon et comme tant d’autres, il eût goûté une vieillesse paisible, respecté de ces contemporains et absous par l’historien.

Écrivain aristocratique, Froissart méprise les petits, bourgeois ou gens du peuple, et il les ignore. Il s’égaie à leurs dépens et s’amuse à nous les montrer dans des postures ridicules. Les bourgeois de Bruxelles s’en vont en guerre, cavaliers grotesques, avec tout un attirail de cuisine, munitions de bouche et paquets de mangeaille. Ceux de Caen se sauvent rien que pour avoir aperçu la belle prestance et l’armement magnifique des gentilshommes : « il eurent si grant paour que tout chil del monde ne les eussent retenus que il rentraissent en leur ville [2]. » A Crécy les gens des communes brandissaient leurs épées à plus de deux lieues de l’ennemi, criant : « A mort ces traîtres anglais ! » ils s’enfuirent avant de les avoir vus. Tout cela d’ailleurs est inexact ; la pari des milices des communes devient chaque jour plus grande dans le sort des batailles. Mais c’est une vérité que les nobles vaincus avaient trop d’intérêt à méconnaître. — Si les vilains pressurés parles seigneurs se révoltent, ce n’est pas l’effet de la misère, mais celui seulement de leur mauvais naturel : il n’est que juste de courir sus à ces « meschantes gens », à ces « forcenés », et de donner la chasse à ces « botes féroces » et à ces « chiens enragés ». Le peuple paie les frais de la guerre ; il les paie de son argent quand il s’agit de fournir à la rançon du seigneur, il les paie de son sang les jours d’assaut et de pillage. Froissart décrit, sans s’émouvoir que rarement, les plus épouvantables tueries. Il trouve que tel est le droit de la guerre ; et il estime au surplus qu’un bel incendie est beau. Il vit dans une société où pour un temps encore la force est du côté des seigneurs et le droit du côté de la force. Il s’y trouve bien et n’en souhaite pas d’autre. Il sait d’ailleurs qu’il ne fait pas bon discuter avec les maîtres. Il se borne à présenter à cette société brillante et brutale une image d’elle-même où elle se mire et elle s’admire.

Récits d’aventures, tableaux de batailles, peintures de fêtes, joutes et tournois, enthousiasme belliqueux, idéal chevaleresque, c’est précisément ce que l’épopée a légué à Froissart. Et c’est ce dont on a

  1. Froissart, Ed. Kervyn, XIV, 164.
  2. Ibid., 405.