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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/933

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argentiers, nobles et florins, un godet d’argent doré d’or, un muid de blé, une haquenée, une houppelande. Que si la libéralité se fait attendre et le don espéré ne vient pas, Froissart possède l’art de stimuler la générosité de ses protecteurs : il quête avec subtilité et gentillesse ; il sait mendier.

On devine que, passant des vers à la prose et du roman à l’histoire, Froissart y conservera les mêmes habitudes d’esprit. Il écrit pour les grands ; il ne traduira pas d’autres sentimens que les leurs, et ne fera place dans sa chronique à rien qui ne soit de nature à les intéresser. C’est dire qu’il sera uniquement un narrateur de faits de guerre, d’actions militaires et de prouesses chevaleresques. Il s’y engage et nous prévient dans son prologue. Il retracera les « honorables emprises » et les « nobles aventures ». Il mettra en mémoire « les grandes merveilles et les biaus fais d’armes avenus par les grandes guerres de France et d’Engleterre. » Par là il a conscience de faire œuvre utile ; en proposant aux guerriers de l’avenir les illustres exemples du passé, il les instruira de leur métier, excitera leur émulation et leur apprendra à « mieux valoir ». Son sujet, tel qu’il l’a lui-même nettement circonscrit, n’est que le récit d’un duel gigantesque, Anglais contre Français, d’une de ces luttes héréditaires qui se poursuivent de génération en génération, comme dans la Geste des Lorrains ou dans Raoul de Cambrai : « après les pères, la reprendront li fil. » Les épisodes de cette vaste lutte se succèdent pareils et différens, batailles rangées, assaut des places, pillage des villes ou simples escarmouches, chevauchées isolées et défis individuels. Sur ces matières Froissart ne tarit pas. Nul détail ne lui parait insignifiant ou superflu : « Les ordenances et manières des assauts, comment et de quoi, je vous les voel déclarer et plainement devisier. » Ces formules reviennent à chaque instant sous sa plume, rappelant celles qui commencent les laisses épiques : « Or vous dirai une grant apertise d’armes, laquèle doit bien être recordée et tenue à grant proëce… Or vous parlerons dou signeur de Faukemont qui fu uns moult rades chevaliers, d’une grant apertise d’armes qu’il fist… Làpeust on veoir d’une part et d’autre belles envoyés, belles rescousses, biaus fais d’armes et des belles proëces grand fuison… » Ces brillantes actions Froissart véritablement nous les fait voir. Il décrit avec précision et avec éclat. Il montre les enseignes « qui bauloient au vent et venteloient et frételoient. » Il compte les coups et nous fait entendre les cris des combattans : « Quant il deurent approcier, ils ferirent chevaus des espérons tout d’un randon, et se plantèrent en l’ost le duch en escriant : Faukemont ! Faukemont ! et comencièrent à coper cordes et à tuer jus et à abatre tentes et pavillons par terre et à occire et à décoper gens, et d’y aus metre en grant meschief. Li hos se comença à estourmir, et toutes gens à armer et à