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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/911

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ce genre, et non les autres, qui sont proches parentes des hallucinations de la folie.

Incontestablement, les illusions de la prestidigitation font partie des illusions passives, et en quelque sorte normales, qui dominent toutes les personnes bien constituées ; l’analyse ultérieure confirmera cette affirmation, en montrant sur quel point précis porte l’erreur des sens. M. Max Dessoir a discuté la question à propos d’une expérience intéressante ; il suppose qu’un illusionniste prenne une orange, et, après l’avoir montrée, la jette en l’air assez haut, puis la reçoive dans la main ; il répète l’acte une fois, deux fois, et à la troisième fois, après avoir mis l’orange dans la gibecière sans que personne s’en doute, il fait le simulacre de la jeter. M. Dessoir pense, — et nous pensons avec lui, — que beaucoup de personnes, trompées par ce mouvement, croiront voir l’orange lancée en l’air comme les autres fois, et s’étonneront de ne pas la voir retomber. Quelle est la nature de l’illusion éprouvée en pareil cas ? Quel nom faut-il lui donner ? Voir un objet qui n’existe réellement pas à l’endroit où on croit le voir, est-ce une hallucination ? M. Dessoir a eu bien raison d’écarter cette interprétation peu judicieuse ; il faut, comme nous l’avons souvent dit nous-même, réserver le nom d’hallucination à une illusion qui ne trouve aucune explication dans les objets extérieurs ; c’est un désordre des sens, et non une erreur normale et régulière ; si les spectateurs croient voir l’orange, c’est qu’ils cèdent, comme nous l’expliquerons, à une feinte de l’escamoteur ; c’est aussi et surtout qu’ils se prêtent à l’illusion, sans s’appliquer à un examen qui, en détruisant l’apparence, détruirait aussi le plaisir.

Il faut remarquer, et bien nettement, que la plupart des illusions qui naissent dans les séances de prestidigitation ont pour condition indispensable la complaisance du public. Le public ne va pas chez les prestidigitateurs pour percer à jour une expérience scientifique ; il ne demande qu’une chose : être trompé, c’est-à-dire éprouver cet étonnement, ce léger trouble des idées que provoque la vue d’un phénomène en contradiction avec les lois naturelles. Pour que cet état mental particulier se produise, il faut se laisser aller, s’abandonner à l’illusion, et non s’appliquer à en saisir le mécanisme. Si par hasard on découvre un bout de la ficelle, on est obligé par sentiment de convenance de garder pour soi la découverte ; on ne peut songer à interpeller le prestidigitateur dans l’exercice de sa profession, ni prendre des précautions indispensables pour voir clair. Si le prestidigitateur met à un moment critique ses mains derrière le dos, on ne lui criera