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On comprend de quel intérêt est pour le psychologue l’étude des procédés employés pour produire l’illusion, puisque cette étude nous renseigne sur la marche ordinaire de notre pensée pendant que nous percevons les objets extérieurs, et nous découvre les points faibles de notre connaissance.

Avant d’entrer dans le détail de nos analyses, il est bon de s’orienter un peu, en essayant de fixer par quelques considérations générales la nature des erreurs produites par l’art du prestidigitateur [1].


I

M. James Sully, l’éminent psychologue anglais, a fait, à propos des illusions des sens, une distinction qui présente une réelle valeur philosophique. On doit, pense-t-il, diviser les illusions des sens en deux catégories : les illusions actives et les illusions passives. Les illusions passives sont générales : ce sont celles qui sont éprouvées dans les mêmes conditions par tous les individus ; elles, sont inhérentes à notre organisation psychique, et nul n’y échappe : c’est une loi que nous voyons les objets droits, bien que leur image soit renversée sur la rétine ; c’est une loi que le bâton plongé dans l’eau nous paraît brisé. De ces erreurs communes à tous il faut distinguer celles que M. James Sully appelle actives, indiquant par là qu’elles sont l’œuvre de l’activité spontanée de notre esprit ; ces dernières restent individuelles, à moins qu’elles ne prennent la forme épidémique ; elles résultent de notre tempérament, de notre disposition d’esprit et de nos croyances. Ainsi, c’est par une illusion active que, lorsque nous attendons une personne sur la route, nous croyons la reconnaître dans le passant éloigné qui s’approche : c’est par la même illusion que le croyant voit le miracle qu’il appelle de toutes ses forces. Sans aller jusqu’à dire que tout ce qui appartient à l’illusion active présente une certaine gravité, il ne faut cependant pas oublier que ce sont les illusions de

  1. Nous avons puisé les premiers élémens de cette étude dans les vieux ouvrages de Jacques Ozanam, Guyot, Decremps, Ponsin, et dans les livres plus récens de Robert Houdin. Quelques auteurs, M. James Sully (Illusions des sens et de l’esprit) et M. Max Dessoir (Open court, 1893), ont traité la question à un point de vue psychologique, et nous leur emprunterons d’utiles indications. Nous avons surtout cherché à travailler d’après nature, en consultant des professionnels et en les priant d’exécuter devant nous, dans des conditions variées, différens tours où ils nous ont montré avec complaisance ce qu’ils ont l’habitude de cacher avec soin ; nous citerons avec plaisir, parmi ces collaborateurs bénévoles, MM. Arnould, Dickson, Méliès, Pierre et Raynaly.