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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/902

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l’heure de la récréation qui suit le goûter. Toutes les pensionnaires sont sur la route, à pied ou en voiture, conduisant elles-mêmes, croquant des pommes, toutes très gaies, très élégantes et beaucoup plus mondaines assurément que ne le sont les élèves du collège mixte. Non loin de là se dresse une maison des pauvres qui a plutôt l’aspect d’un bel hôtel que d’un asile de mendicité. Tous les âges s’y trouvent réunis, et des concessions vraiment humaines sont faites à la vie de famille, puisqu’on me parle d’une veuve qui vient d’y être admise avec ses trois jeunes enfans.

Nous traversons la voie ferrée dont, selon l’usage, aucune barrière ne défend l’accès à qui veut se faire écraser, et nous rentrons à Galesburg par des chemins charmans qui longent les bois. Un buggy croise le nôtre portant un jeune homme et une jeune fille. Je demande au professeur qui me conduit si ce sont des fiancés.

— Ils pourront le devenir, me répond-il, mais pas nécessairement.

Et je vois que cet homme austère comprend, approuve qu’il en soit ainsi. Sur ce point il est de l’avis de tous les pères de famille que j’ai rencontrés à New-York et ailleurs, trouvant tout simple que leur fille monte à cheval, ville et vienne accompagnée par un ami. Je ne sais pourtant si sa tolérance égalerait celle de beaucoup d’autres au cas où dans sa propre famille on s’aviserait de passer de la théorie à la pratique.

Intéressante découverte : les amis qui m’accordent une hospitalité si cordiale descendent de Barbara Heck, la mère du méthodisme dans le Nouveau Monde ; j’apprends en même temps comment l’établissement de cette secte en Amérique se rattacha aux conquêtes de Louis XIV. Les Allemands chassés du Palatinat étaient allés chercher protection sous le drapeau anglais, auprès des lignes de Marlborough, et des concessions de terrain leur avaient été accordées en Irlande ; c’étaient par excellence d’honnêtes gens, très portés aux idées religieuses. La doctrine wesleyenne du témoignage de l’esprit tomba dans leurs âmes bien préparées à la recevoir ; ils s’embarquèrent en 1760 à Limerick, non pas pour fuir la pauvreté, mais pour aller à la recherche d’une terre promise, selon les paroles de la Bible que ceux qui « naviguent sur les grandes eaux voient dans leurs profondeurs l’œuvre de Dieu et ses merveilles. » Parmi eux était une jeune femme tout récemment mariée qui fut leur guide et leur soutien à travers les vicissitudes de l’exil. Débarqués à New York, ils y perdirent peu à peu leur première ferveur. Barbara leur fit honte de ce relâchement ; appuyée sur sa vieille Bible allemande, elle osait tout. La passion du jeu par exemple ayant gagné la petite colonie,