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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/898

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préside ; un petit nombre d’étudians viennent du dehors prendre leur repas avec les jeunes filles. Après souper, dans le beau grand salon, toutes les élèves du séminaire me sont présentées les unes après les autres. C’est un long défilé de types très variés, souvent fort agréables à voir : elles arrivent de tous les coins des Etats-Unis, du Kansas, du Colorado, de la Californie, du Texas, que sais-je ? On me dit, en même temps que leurs noms, leur pays d’origine : plusieurs viennent d’Utah, de la cité du Lac-Salé ; je tressaille, me croyant devant des Mormonnes, et elles de rire, m’expliquant que leurs parens sont « Gentils ». Du reste les Mormons ont depuis peu renoncé à la polygamie, qui leur créait de trop gros embarras. La soirée se termine par un concert : orchestre bien dirigé. On joue en mon honneur des morceaux de Carmen.

Je suis engagée à passer l’après-midi dans une grande ferme des environs. Le nom de ferme est donné en Amérique à toutes les propriétés rurales. Par surcroît d’hospitalité le fermier propriétaire vient me chercher lui-même dans son buggy. Emportés par deux excellens chevaux, nous roulons à travers la Prairie, en respirant à pleins poumons un air doux et comme velouté qui, avant les bises hivernales, accompagne la saison exquise si bien nommée été indien.

Le paysage dans sa monotonie est nouveau pour moi, qui n’ai jamais vu de steppes : c’est l’immense Prairie, roulant de petites vagues courtes et coupée seulement par des fences, barrières tantôt droites et tantôt en zigzags qui, dans toute l’Amérique, séparent les champs et retiennent les troupeaux. Leur coloration argentée, celle que prend le sapin en vieillissant, s’harmonise bien avec le ton brunâtre du sol. La récolte du maïs est faite ; il n’en reste que les tiges et les longues feuilles réunies en meules pour le bétail. A la place qu’occupaient çà et là des bois abattus pourrissent en longs alignemens bizarres les souches, qu’on ne prend pas la peine de déraciner. C’est aussi l’un des traits généraux du paysage américain, ces chicots qui hérissent rudement la plaine nouvellement défrichée. La ferme vers laquelle nous nous dirigeons est située au milieu de 3 000 acres de culture et de prairie. Nous nous arrêtons devant une maison de bois, bâtie sur le plan habituel, avec le stoop, le perron mobile qui y accède et les indispensables sidewalks.

La maîtresse de céans vient à notre rencontre. Rien dans son accueil ne trahit l’ombre de cérémonie provinciale. Elle nous introduit dans un salon meublé de crin noir, et l’entretien