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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/883

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plus développée que ne l’autorise en général le goût américain pour la sveltesse ; des bas de soie noire et des souliers plats complétaient ce joli costume, et le tout attestait que l’écueil du surmenage avait été victorieusement évité. La doyenne m’avait promenée auparavant à travers les autres corps de logis où sont réparties les classes, les salles d’étude et de conférence, les chambres à coucher, etc. Dans le bâtiment principal, des bustes de marbre d’après l’antique bordaient les galeries bien aérées et ensoleillées. Je fus un peu surprise de voir aussi dans la chapelle les bustes de Dante et de Savonarole, car on m’avait dit que Bryn Mawr était fondé par un quaker ; mais en Amérique les femmes qui ont vieilli sous l’ancienne loi s’étonnent de tout. Par exemple, l’aspect encombré des laboratoires me fit constater une passion pour la biologie qui, en Europe, n’est qu’exceptionnelle chez les jeunes filles, et qui est ici au contraire presque générale. Chacune de ces demoiselles s’occupait à torturer délicatement une grenouille ou un homard. Miss Thomas m’expliqua que leur goût pour la chimie et la biologie était stimulé depuis peu par le privilège enfin accordé aux femmes d’être reçues dans les mêmes conditions que les hommes, à l’école de médecine de Baltimore. John Hopkins, en consacrant son immense fortune à cette ville pour la fondation de l’Université et de l’hôpital, avait souhaité aussi la création d’une école de médecine, mais les fonds manquèrent. Pour y suppléer un comité de dames offrit 111 731 dollars j puis l’une des bienfaitrices de Bryn Mawr, miss Mary Garrett, en ajouta 306 977, à la condition que les étudiantes admises subiraient les mêmes concours et auraient droit à tous les mêmes prix, dignités et honneurs que leurs confrères.

« Mais, dis-je au dean Thomas, en admirant la générosité de miss Garrett que je devais avoir plus tard l’occasion de connaître, — si modeste et si simple, d’une si grande douceur, quelque révolutionnaire qu’elle soit à sa façon, — mais tout cet essaim de jeunes filles ne se destine pas à étudier la médecine ? — Assurément non, me répondit-elle : un peu de biologie cependant ne leur sera point inutile, ne fût-ce que pour les mettre d’une façon scientifique, et saine par conséquent, au courant de beaucoup de choses naturelles. » Je songeai, sans oser le dire, que chez nous tous les soins des mères de famille et des éducatrices tendent à voiler au contraire pour les filles certaines choses naturelles jusqu’au jour où le mariage jette sur elles des clartés inattendues, et je me sentis vraiment dans un autre monde.

Cette impression devint plus vive encore lorsqu’on me fit visiter les appartemens particuliers des étudiantes. Le service est fait par