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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/870

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incomparablement plus vive que chaque point dans une ligne. L’élément de la perception sonore est donc beaucoup plus sensuel que l’élément de la perception linéaire, et pour cette raison déjà l’expression musicale doit être plus passionnée que l’expression plastique… Enfin, tandis que la ligne est un composé continu et par suite perceptible sans aucune surprise très sensible à l’œil, la phrase musicale est un composé de notes distinctes dont les hauteurs sont séparées par des intervalles ; le passage d’une note à une autre ne peut donc pas s’opérer insensiblement. » Il semble qu’en le rapportant à ces quelques principes, on puisse concevoir une idée assez juste du style de Palestrina, des effets qu’il produit et de leurs causes. Tout ce qui fait la vivacité de la sensation musicale, tout ce qui agite, tout ce qui passionne, Palestrina se plaît à l’atténuer et à l’adoucir. D’abord, n’employant que les voix, il ne dispose naturellement que de quatre timbres. Quant à l’intensité du son, il se garde de l’exagérer ; à la force, au bruit, il préfère les demi-sonorités et les demi-teintes. Enfin et surtout, entre les notes successives il restreint l’espace au lieu de l’étendre. La musique palestinienne ne comporte point de larges intervalles. Les parties y cheminent pas à pas, franchissant un par un les degrés diatoniques ; chaque note ne vise et n’atteint qu’une note, sinon contiguë, du moins prochaine. Le passage de l’une à l’autre s’opère sans grande surprise pour l’oreille, avec une continuité presque linéaire et pour ainsi dire insensiblement. Aussi ne doit-on pas demander à ce style l’éclat ni le lyrisme, les fusées ni les flèches gothiques, rien de la sainte folie de l’ogive, nulle aspiration, aucun élancement hors de soi. Pour le goûter pleinement au contraire, c’est en soi qu’il convient de se concentrer et de se recueillir.

Voici le sujet et le texte d’une des plus profondes méditations musicales de Palestrina :

« In monte Oliveti oravlt ad Patrem : Pater, si fieri potest, transeat a me calix iste. Spiritus quidem promptus est, caro autem infirma.

Vigilate et orale, ut non intretis in tentationem.

Sur le mont des Oliviers, Jésus pria son père : Mon père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi. L’esprit est prompt, mais la chair est faible.

Veillez et priez, afin que vous n’entriez pas en tentation [1]. »

Quatre voix chantent ces paroles. Elles les chantent d’abord très piano, très lentement, forment avec des notes moyennes, plutôt

  1. Anthologie des maîtres religieux primitifs, par M. Charles Bordes, directeur-fondateur de l’Association des chanteurs de Saint-Gervais ; 1re année, livre des Motets, p. 25.