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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/866

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Clément a appelé Raphaël et Palestrina « les grands destructeurs de la piété chez les fidèles. » Qu’on adresse un tel reproche à Raphaël, je le comprends, sans toutefois y souscrire. Mais à Palestrina ! Il n’est d’abord ni d’un historien éclairé ni d’un critique judicieux de rapprocher ces deux noms. Entre le maître des Stanze et celui des Improperia, s’il y a quelques années seulement, il y a néanmoins une grande distance ; peu de temps les sépare, mais beaucoup de pensée. Raphaël est issu de la Renaissance, que peut-être il résume ; Palestrina ne s’y rattache en aucune manière. Pour la musique la Renaissance ne pouvait rien faire et ne fît rien, parce que la Renaissance ne fut que l’antiquité retrouvée et que de l’antiquité toute la musique avait péri. — Non, pas absolument toute. Il en restait une trace plus qu’à demi effacée, un vestige à peine reconnaissais : le plain-chant. Or c’est pour avoir remplacé le plain-chant par le contrepoint polyphonique que M. Clément accuse Palestrina de corruption et d’impiété. Mais quoi ! la musique la plus convenable, que dis-je, la seule convenable à la religion chrétienne, serait-ce donc le débris ou l’écho de la musique païenne ? On serait suspect ou convaincu d’irrévérence et de sacrilège parce qu’on ne prierait pas le Dieu véritable sur les mêmes modes que les faux dieux ! — J’admire l’étrangeté du reproche, et quand on l’adresse en même temps à Palestrina et à Raphaël, j’en admire aussi l’inconséquence. Car si Raphaël est coupable d’avoir introduit dans l’art chrétien l’élément antique, on ne saurait blâmer Palestrina de l’en avoir banni. L’antiquité ne peut faire à la fois profane la peinture et religieuse la musique. Mais, dira-t-on peut-être, hors du plain-chant, en dépit de ses origines païennes, il n’y a jamais eu et jamais il n’y aura de musique sacrée. Les dogmes de la foi ont beau changer, la nature, l’essence du sentiment religieux ne change pas, et de cet immuable sentiment, toujours simple, toujours un, le plain-chant demeure l’expression une, simple par excellence, la plus pure de toutes, la plus noble et la plus belle. — Si cela était vrai, il faudrait encore absoudre Raphaël, car il a traduit l’idée divine par les formes justement les plus simples et les plus pures. Mais cela n’est pas vrai. Il appartenait au christianisme, après s’être servi des arts païens, de les transformer selon son idéal. C’est ainsi qu’au style primitif des basiliques, ce plain-chant de l’architecture, a pu succéder le style roman, puis le style gothique, double polyphonie de la pierre. Qui donc, fût-ce M. Clément, pourrait en prendre ombrage et accuser d’impiété les architectes de nos cathédrales ? Gardons-nous de l’étroitesse et de l’intolérance. Admirons, et le plus qu’il est possible, restituons le plain-chant, cette forme magnifique de