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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/85

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l’ordre de monter à cheval, de porter les instructions du général aux extrémités de Paris, jusque dans la banlieue, de prévenir des violences, de dissiper des rassemblemens populaires, de faire entendre raison aux esprits exaltés : missions délicates, quelquefois dangereuses, mais dont nous nous tirions en général à notre honneur, grâce au prestige que conservait encore la jeunesse des écoles !

On me permettra de ne raconter que ce que j’ai vu. Dans cet immense Paris nous étions comme sur un champ de bataille où chacun ne voit qu’un coin de la mêlée. Jusqu’au 15 mai nous parvînmes sans trop de peine à faire respecter partout où nous paraissions l’autorité du gouvernement. Mais la journée du 15 mai nous fit entrevoir un avenir gros de menaces. Il suffit d’une fausse manœuvre ou d’une défaillance du général de la garde nationale pour laisser envahir l’Assemblée constituante. Le peuple de Paris, que nous avions contenu jusque-là, commençait à nous échapper pour porter la main sur la représentation nationale, sur les élus du suffrage universel.

Au moment où le général de Courtais faiblissait ou trahissait, son chef d’état-major, le colonel Guinard, sauva la situation par une promptitude de résolution dont j’eus la bonne fortune d’être l’exécuteur, j’étais seul avec lui dans son cabinet lorsque nous arriva la nouvelle de l’envahissement de l’Assemblée et de la dispersion des représentans. On nous annonçait en même temps qu’un gouvernement révolutionnaire s’organisait à l’Hôtel de Ville et qu’on appelait aux armes la population des faubourgs. L’heure était décisive. Si les émeutiers qui venaient de dissoudre l’Assemblée s’emparaient par surcroît de l’Hôtel de Ville, ils devenaient les maîtres de Paris et de la France. Le gouvernement provisoire disparaissait devant les sectaires des clubs et les agens de Blanqui.

Pendant que nous délibérions sur ce qu’il était possible de faire dans une conjoncture aussi critique, nous aperçûmes une légion de la garde nationale que nous connaissions bien, la sixième, une des plus dévouées et des plus sûres, qui suivait la rue de Rivoli en longeant la grille des Tuileries pour aller au secours de l’Assemblée. La résolution du colonel Guinard fut aussitôt prise : « Ces hommes se trompent de chemin, me dit-il. Il n’y a plus rien à faire à l’Assemblée, qui est maintenant dispersée. Le danger est à l’Hôtel de Ville. Capitaine, sautez par la fenêtre, — heureusement nous étions au rez-de-chaussée, — rattrapez la 6e légion et conduisez-la à l’Hôtel de Ville. Vous y entrerez coûte que coûte. »