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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/81

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noyau de soldats et de sous-officiers donnait à cette troupe bigarrée l’apparence d’une force régulière organisée.

Voilà les seules ressources dont le ministre des Travaux publics put disposer pour rétablir les communications par la voie ferrée entre Paris et Rouen. Nous n’étions pas sans inquiétude sur la solidité de ces défenseurs de l’ordre improvisés. Pour la plupart émeutiers de la veille, comment se comporteraient-ils en face d’autres émeutiers ? C’était mal les connaître. Ils avaient bien pu prendre les armes dans un élan d’enthousiasme pour conquérir une liberté plus grande et fonder la république, mais leurs mains restaient pures : ils ne voulaient s’associer à aucun attentat contre les personnes et contre la propriété. On retrouvait en eux ce généreux instinct de la population parisienne qui, au moment même où elle s’emparait des Tuileries, écrivait sur tous les murs : Mort aux voleurs !

A leurs yeux, les gens qui avaient incendié les gares et enlevé des rails, au risque de causer de terribles accidens, étaient non des insurgés politiques, mais des criminels vulgaires. Quand il s’agit d’arrêter les coupables, nous ne surprîmes chez nos hommes ni un mouvement de pitié ni une minute d’hésitation. Nous arrivions à temps. Quelques jours plus tard la plus grande partie du chemin de fer aurait été détruite.

La révolution laissait les autorités désarmées. On se représente difficilement à distance le désarroi général. Entre le moment où l’ancien pouvoir succombe et celui où le pouvoir nouveau s’établit, personne ne sait plus ni commander ni obéir. Les magistrats suspects d’attachement au régime tombé se gardent pardessus tout d’agir, pour ne pas se rendre plus suspects encore. Le gendarme, qui est resté par devoir jusqu’à la dernière minute lu représentant de l’ordre, disparaît, quand il ne peut plus le défendre, en attendant des jours meilleurs.

Nous ne trouvions sur notre route ni une autorité debout ni une porte qui s’ouvrît facilement pour nous. Les populations livrées à elles-mêmes nous regardaient passer avec plus d’inquiétude que de confiance. Cependant la fermeté de nos chefs et l’attitude résolue de nos soldats finirent par inspirer le respect. Le premier jour, nous ne pouvions obtenir ni un renseignement ni un concours. Quels étaient les coupables, qui avait mis le feu aux gares, personne ne voulait nous le dire ; chacun se dérobait. Le second jour nous savions les noms des incendiaires et nous apprenions même où ils s’étaient réfugiés.

Il ne s’agissait plus que de les arrêter. C’est là que se montra l’admirable bonne volonté des Parisiens. Pendant que les