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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/763

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s’étonnait lui-même de ce retard), que l’on voulait attendre le discours annuel du roi d’Angleterre à son parlement dans l’espoir qu’on y trouverait quelques excuses sur les violences exercées par la marine britannique et qu’on pourrait en faire sortir une lueur d’espérance pour le maintien de la paix ? On a peine à prêter, même à un ministre aussi faible que Rouillé, un motif si misérable provenant d’un sentiment pusillanime qui ne serait digne que de pitié. Et Frédéric aurait eu bien raison alors de dire « que ce ne serait pas Louis XIV qui attendrait à se décider en conséquence de ce qu’un parlement anglais aviserait, mais celui-ci qui serait obligé de régler ses délibérations en conformité aux entreprises de Louis [1]. »

Une autre excuse a été présentée de cette incroyable incurie qui, bien qu’un peu plus plausible, n’est guère meilleure. Le conseil des ministres était divisé, on l’a vu, depuis l’origine de la crise, en deux partis qui n’avaient pas encore réussi à se mettre d’accord : l’un voulant borner la guerre aux opérations maritimes, l’autre pressé de la porter sur les champs de bataille du continent, au-delà du Rhin et de la Meuse. Suivant que l’un ou l’autre système serait définitivement adopté, les instructions à donner à l’envoyé qui irait questionner Frédéric seraient différentes, et il paraissait naturel d’attendre que la résolution (qui changeait d’un jour à l’autre) fût définitivement prise. Ce serait alors à cette hésitation même qu’il faudrait s’en prendre et à cette incertitude d’esprits débiles qui, entre deux partis dont les événemens et les avantages pouvaient être mis en balance, auraient dû de bonne heure faire leur choix. Cette fâcheuse division des ministres, à laquelle Louis XV ne savait pas mettre un terme, ne pouvait que s’accroître quand quelques-uns d’entre eux devinrent dépositaires d’un secret très grave dont les autres n’avaient pas même le soupçon. De là une impossibilité de s’entendre sur un point quelconque, et par suite d’agir en commun, une sorte de paralysie qui frappait tous les regards et impatientait même les spectateurs indifférens. On se demandait assez généralement quand finirait cette léthargie stoïque, suivant l’expression de Frédéric, qui faisait supporter à la France toutes les insolences britanniques avec un calme de mort.

Et si on se montrait si peu pressé de connaître ce qui se passait à Berlin, ce n’est pas que les indices du rapprochement de Frédéric avec l’Angleterre ne devinssent assez nombreux et assez significatifs pour attirer l’attention, même quand l’éveil n’aurait

  1. Pol. Corr., t. XI, p. 315.