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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/758

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Une chose pourtant était claire, que toute l’adresse et toutes les précautions de langage n’avaient pu dissimuler. C’était le trouble profond causé au roi, comme à ses confidens, par l’annonce de la défection supposée du roi de Prusse. Malgré l’énergie apparente et presque excessive des protestations d’incrédulité, les termes sévères par lesquels une telle conduite était qualifiée d’avance, pour le cas où elle serait démontrée, l’insistance mise pour en obtenir la preuve positive, attestaient que le coup avait porté. On voyait clairement que de ce point capital, si la certitude réclamée venait à en être obtenue, pouvait dépendre la reprise d’une négociation plus sérieuse. La France, retenue par un lien d’honneur et d’habitude, ne voulait pas être la première à se séparer d’un ancien allié, mais si c’était cet allié même qui donnait cet exemple, on avait tout lieu de penser qu’elle ne se refuserait pas à le suivre.

C’est ce que Kaunitz, dans une note rédigée plus tard, se fait honneur d’avoir compris, et dès lors, à ses yeux, l’essentiel était de tenir, même au prix de concessions apparentes, le protocole ouvert jusqu’à ce que l’infidélité et la trahison (c’est ainsi que s’exprimait Louis XV lui-même par l’organe de Bernis) eussent été mises en évidence et au-dessus de toute contestation. Il ne se dissimulait pas que ce temps d’arrêt pouvait être assez long, la démonstration ne devant pas paraître complète tant qu’on n’aurait de Berlin aucun acte positif et officiel à signaler, et jusque-là, les indices les plus clairs pouvant être imputés à des interprétations malveillantes. Mais l’acte décisif et révélateur viendrait, il n’en doutait plus, il ne s’agissait que de l’attendre. D’ailleurs le seul fait qu’une négociation serait engagée, quelle qu’en fût la nature, éloignait tout danger d’une agression immédiate contre les possessions autrichiennes de Flandre, et dès lors il n’y avait aucun risque et tout avantage à gagner du temps [1].

Restait à faire accepter par Marie-Thérèse cette attitude patiente, et c’est à quoi le prudent conseiller dut avoir assurément quelque peine. Il était cruel pour la fière princesse, non seulement, après avoir tout offert, de ne rien obtenir de ce qu’elle souhaitait, mais d’avoir laissé lire au fond de son cœur et révélé sans fruit l’amertume de sa haine et sa soif de vengeance. Un point même en particulier paraît l’avoir surtout blessée : c’était le silence absolu gardé dans la note qui lui était remise sur l’offre qu’elle avait faite de faire monter le prince de Conti sur le trône de Pologne. Parfaitement au courant, comme elle l’était, des manœuvres pratiquées par les agens du roi à Varsovie, elle voyait

  1. D’Arneth. t. IV. p. 400-407. — Beer, p. 330-333.