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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/751

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n’oublia pourtant jamais la société des beaux esprits où elle avait paru et régné dans son premier éclat. Elle était restée des nôtres, disait d’Alembert encore après sa mort. Et de fait, elle regretta toujours de n’avoir pu se faire suivre dans la sphère brillante où elle était montée de ses anciennes amitiés, d’autant plus qu’elle ne fut jamais complètement à l’aise avec les nouvelles. Elle revit donc avec plaisir dans Bernis un visage familier qu’elle pouvait retrouver à Versailles, un témoin de sa jeunesse assez bien né pour qu’elle pût lui faire obtenir d’abord un logement au château, puis une grande charge. Elle le fit ambassadeur, à peu près comme elle avait fait Voltaire chambellan et par les mêmes sentimens. Il n’est pas moins vrai que ce fut, Mme de Pompadour aidant, l’Académie qui fut le point de départ de sa haute fortune. Grande nouveauté : car si on avait souvent vu des ministres se faire ouvrir la porte de l’Académie, on n’avait pas encore vu l’Académie conduire au ministère. Ce fait seul aurait dû valoir à Bernis quelque indulgence de la part des historiens dont la plupart ont siégé sur les mêmes bancs. Il faut reconnaître qu’il fut le premier à qui la littérature ait servi de marchepied pour atteindre le sommet du pouvoir. Ce n’est pas notre génération, après avoir vu ce genre d’ascension si souvent et si glorieusement opéré, qui pourrait reprocher, pas plus au protégé qu’à la protectrice, de l’avoir inauguré.

Mais Mme de Pompadour ne croyait peut-être pas si bien faire. En tout cas, elle ne prévoyait pas par quelle rapide transformation l’ambassadeur improvisé saurait suffire avec ampleur à toute l’étendue d’une tâche à laquelle rien ne l’avait préparé. Venise, où il fut envoyé pour ses débuts, déchue de son ancienne puissance, n’était pas un théâtre d’affaires bien actif, mais dans un temps où on voyageait peu, c’était le lieu de passage le plus fréquenté par tout le personnel royal et diplomatique d’Europe, et par là même un des meilleurs centres d’observation. Sa machine républicaine, bien qu’affaissée et vieillie, présentait encore le plus original et le plus curieux des spectacles. Les dépêches de Bernis, écrites d’un style coulant et pur, où on ne retrouve aucune trace de l’afféterie mignarde de ses écrits poétiques, montrèrent tout de suite un esprit plus réfléchi qu’on ne l’aurait supposé, sachant juger avec perspicacité tout ce qui passait devant ses yeux, institutions, lois, caractères et mœurs. Une tenue irréprochable, une gravité douce, furent aussi des emprunts inattendus qu’on lui vit faire avec surprise à cet état sacerdotal dont il avait si longtemps méconnu l’esprit et les règles. Cette métamorphose étonnait les nobles visiteurs. « Je vois souvent ici, écrivait à son maître un des fidèles de Frédéric, Algarotti, M. l’ambassadeur de