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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/734

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l’emporterait-elle pas sur une susceptibilité de fraîche date ? Et si des deux parts on en revenait aux anciennes amours, quelle serait sa situation, à lui, après avoir offensé la France, en face de ses deux ennemis réconciliés peut-être sur le terrain d’une hostilité commune dont il serait l’unique objet ? Dans cette obscurité il parut prudent de s’abstenir de toute parole décisive. Par une réponse faite sur un ton affecté d’indifférence (mais dont chaque terme fut calculé avec tant de soin qu’il en existe deux textes divers dans la collection des lettres royales), Frédéric se borna à exprimer le regret de voir la paix de l’Europe en péril pour des démêlés si légers, portant sur des possessions lointaines et presque incultes, et dont le jeu ne valait pas la chandelle. Les dangers de l’Allemagne ne lui paraissaient pas tels qu’on semblait le craindre, mais pour les prévenir, il était prêt à faire l’offre de sa médiation à laquelle (si elle était acceptée des parties intéressées) on pourrait joindre celle de l’impératrice ou de telle autre puissance neutre qu’on désignerait, et on aviserait à trouver quelque expédient de nature à ménager l’honneur des deux couronnes.

Un billet confidentiel était joint à cette pièce ostensible : Frédéric y assurait son cher frère et cousin que, s’il se mêlait d’une affaire qui le touchait si peu, s’il entrait dans un chipotage dont il n’espérait rien de bon, c’était uniquement pour ne pas compromettre l’alliance désirée par sa nièce. C’est dans cette unique pensée que, bien que très décidé à ne pas faire et à ne pas se laisser extorquer la déclaration de neutralité qu’on lui demandait, il autorisait pourtant le duc à jouer le rôle d’entremetteur de manière à ne pas décourager les Hanovriens et à leur laisser bonne espérance. On serait à temps plus tard pour les amuser, en demandant des éclaircissemens et en faisant naître des difficultés. « Dans le fond, disait-il en terminant, je vois que le roi d’Angleterre a la peur bien chaude pour son électorat, et je commence à soupçonner qu’il n’est pas satisfait de la cour de Vienne, sans quoi il ne s’adresserait jamais à moi. Toute cette affaire en général est fort embarrassante, mais avec du secret, de la patience et de l’adresse, j’espère que nous nous en tirerons à notre honneur. J’embrasse ma sœur. Ayez la bonté de brûler cette lettre [1]. »

Le duc reçut ces deux épîtres avec une véritable extase d’admiration (c’est l’expression dont il se sert lui-même), et entra sur-le-champ dans la voie lumineuse qui lui était indiquée. En

  1. Pol. Corr. Frédéric au duc de Brunswick, 12 août 1755, p. 252, 253.