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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/716

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être battu, ce serait M. Casimir-Perier qui le serait personnellement. M. Robert avait-il donc été choisi par M. Casimir-Perier ? Point du tout. On pense bien que, si M. le Président de la République devait un jour prendre parti au milieu de nos luttes, il attendrait des circonstances plus graves et n’irait pas se compromettre d’avance dans de misérables conflits d’arrondissement. Est-ce que, du moins, le programme de M. Robert se rapprochait du sien ? Pas davantage. M. Robert essayait de faire prévaloir, dans l’arrondissement de Nogent-sur-Seine, une politique très différente de celle qu’il avait représentée lui-même, et peu à peu entraîné par l’émotion de la lutte, il en est venu, de concession en concession ou de faiblesse en faiblesse, à se confondre presque complètement avec son concurrent. Il ne s’est pas contenté d’être radical, il a versé dans le socialisme. Dès lors, son élection n’avait plus de signification politique. Les radicaux auraient pu tout aussi bien la prendre à leur compte. Ils ont préféré en soutenir une autre et l’ont fait réussir à 300 voix de majorité : que ce soit un succès pour eux, nous le voulons bien, mais un de ces succès comme ils peuvent en avoir dans tout autre arrondissement. La Chambre comptera un radical de plus, ce qui n’est pas une affaire. Naturellement, ils ne l’entendent pas ainsi ; ils veulent à tout prix avoir battu M. le Président de la République. N’avaient-ils pas décidé d’avance que M. Robert était son représentant ? Les enfans, eux aussi, lorsqu’ils jouent à la bataille, chargent quelques-uns d’entre eux de figurer l’ennemi et le mettent en fuite ; mais l’ennemi véritable ne s’en est jamais senti atteint. La petite différence de voix qu’il y a eu entre M. Robert et son concurrent montre que rien n’aurait été plus facile à M. Casimir-Perier que de faire pencher la balance du côté où il l’aurait voulu. Il s’est bien gardé de le faire ! Il n’appartient plus aujourd’hui à l’arrondissement de Nogent-sur-Seine, mais à la France, et ce n’est pas sur un théâtre insignifiant qu’il risquerait d’engager à un degré quelconque les intérêts supérieurs qui lui ont été confiés.

Le caractère de l’élection de Nogent-sur-Seine a donc été singulièrement exagéré et dénaturé. Mais on triomphe comme on peut et quand on peut : les radicaux n’ont pas manqué de pousser des cris de victoire comme si vraiment ils en avaient remporté une. A les entendre, c’est la politique de M. le Président de la République qui vient d’être condamnée par l’opinion publique et de recevoir un coup dont elle ne se relèvera pas. Il s’en faut de peu qu’ils ne demandent à M. Casimir-Perier de se soumettre ou de se démettre. Quelques-uns, pourtant, le prennent sur un autre ton, et, affectant pour lui un réel intérêt, lui prodiguent leurs conseils. Ils le connaissent, disent-ils, ils l’estiment, ils le croient supérieur à ses ministres et à ses amis, plus dégagé d’esprit, plus libéral, plus radical, et ils lui montrent dans l’élection de Nogent-sur-Seine un premier avertissement dont il fera bien de tenir compte.