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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/712

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Quand on est mécontent, on contracte quelquefois des liaisons dont on aurait rougi dans les jours de bonheur et de prospérité ; on fréquente des gens suspects, auxquels on conte ses chagrins, et qui les enveniment en les plaignant. Ces conservateurs mystiques et agrariens ont vu dernièrement mauvaise compagnie ; ils ont coqueté avec les antisémites, qui, toujours prêts à s’allier aux socialistes, ont fait en vain beaucoup d’avances à l’empereur Guillaume II. Il leur a fait sentir que leurs tendances et leurs entreprises ne lui agréaient point ; qu’il les regardait comme des fauteurs de désordres, qu’il défendrait contre eux la paix publique. Aussi bien un roi de Prusse peut-il se donner à un parti ? Le prince de Bismarck ne s’était jamais donné, mais si dur qu’il fût pour ses anciens amis, il les avait consolés de ses rigueurs par sa conversion au protectionnisme. L’empereur Guillaume II est un protectionniste moins convaincu ; il a pensé qu’il était quelquefois d’une saine politique de conclure des traités de commerce, et les agrariens sont tentés de croire que le jour où il les a signés, la grâce divine l’avait abandonné.

Ces mécontens ont pris plus d’une fois l’attitude d’un parti d’opposition ; mais quels que soient leurs griefs contre leur souverain, ils n’oublient jamais qu’il est leur roi. Laissant aux tribuns les propos injurieux, ils le ménagent dans leurs discours, ils parlent de lui avec plus de chagrin que de colère, ils le plaignent de ne plus s’appartenir et ils s’en prennent à ses conseillers. Leur opposition se manifeste par un pessimisme morose. Ils annoncent des malheurs ; ils affirment que grâce aux traités de commerce, c’en est fait de l’agriculture allemande, qu’avant peu les terres resteront en friche, qu’une pauvreté noire régnera dans les campagnes, que les socialistes en profiteront pour prêcher la parole de mort dans les chaumières comme dans les casernes ; que, l’État ayant rompu avec les vieilles traditions, les doctrines funestes mettront un jour le trône en danger, et que, dans les temps d’orage, des ministres libéraux sont une maigre ressource, que ces roseaux plient à tous les vents. Ils disent, comme Jérémie, que la vigne sainte a dégénéré, que le royaume béni de Dieu a délaissé la source qui jaillissait du rocher pour se creuser des citernes crevassées qui ne retiennent pas l’eau ; que Sion n’est plus que l’ombre de Sion, et ils lui crient : « Tu ne te souviens plus de ce que tu adorais quand tu étais jeune. Tu t’es prise à aimer les dieux étrangers, et tu cours après eux. »

Le 6 septembre, l’empereur a adressé d’assez vertes leçons à ces prophètes de malheur ; mais il leur a fait sentir aussi combien, en dépit de leurs apparentes infidélités, il les estime et les aime. Il s’entend à assaisonner les réprimandes, à mêler quelque douceur à l’amertume des reproches. Ce souverain par la grâce de Dieu a aussi la grâce qui vient du cœur. Il nous l’avait prouvé à nous autres, Français, en nous écrivant naguère une lettre de dix lignes qui a changé comme par enchantement