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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/701

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Je n’aurais rien à ajouter, si l’auteur était encore debout dans la bataille des idées ; mais j’ai presque regret de mes critiques, quand je pense qu’elles s’adressent à un vaillant disparu. Ses erreurs avaient leur source visible, je le répète, dans la noble inquiétude de cœur qu’il dissimulait mal sous le masque impassible du savant. Il regardait les lumières de son temps comme les enfans regardent parfois le soleil, avec des yeux qui souffrent de la brûlure et s’obstinent à recevoir toute la clarté aveuglante. Il avait entendu dans son Ukraine la chanson des kobzars : « Où est-tu, Justice, notre mère aux ailes d’aigle ? » Il cherchait cette mère perdue, dans notre monde où elle n’a sans doute jamais existé ; il croyait l’apercevoir dans un rêve chimérique ; pour l’étreindre, il eût peut-être bouleversé ce monde, avec la froide résolution de sa race. C’est une grande angoisse, quand on juge cette famille d’esprits, que les mouvemens contraires de la raison et du cœur nous commandent de les redouter, de les confondre et de les plaindre. Il faut toujours en revenir au jugement de Pascal : nul ne peut dire que ces chercheurs de justice en raisonnent mal ; ils ont tort d’en raisonner, puisque l’objet du raisonnement nous manque ; mieux vaut se tenir à ce qui est reçu, la coutume étant le seul droit sur lequel les hommes puissent s’accorder. — C’est encore ce que le plus grand penseur chrétien a trouvé de mieux, pour défendre la civilisation créée par les fleuves contre les torrens révolutionnaires qui la menacent.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.