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Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/699

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point là l’œuvre d’un scribe ou d’un hiérophante ; ces litanies trahissent l’accent de la poésie populaire, elles ont jailli des entrailles mêmes du peuple égyptien, exprimant l’adoration exclusive de ce peuple pour la puissance divine du fleuve de qui toute vie dépendait. Aujourd’hui encore, le vrai temple du fellah est moins la mosquée que le Kilomètre, l’oracle où il vient avec espérance et angoisse interroger les volontés du dieu de ses pères. En Egypte, tout corrobore la thèse de l’historien, lorsqu’il nous montre le pouvoir absolu du Pharaon comme une résultante des conditions géographiques de la vallée du Nil. — « Ces conditions physiques, disait déjà Fr. Lenormant, n’ont pas seulement imposé l’unité à l’Egypte : elles semblent l’avoir nécessairement condamnée au despotisme… » Le vicaire temporel chargé de distribuer et de régulariser les bienfaits du fleuve, « le Dispensateur du Nil », ainsi qu’il s’appelait, dut être à l’origine la personnification humaine de la divinité régionale ; la fonction indispensable créa le fonctionnaire. Tout au plus pourrait-on émettre certains doutes sur la rigueur que M. Metchnikoff donne à sa démonstration ; selon lui, le despotisme pharaonique a toute son intensité au début, « il résume et absorbe en lui seul la quintessence de la coercition » : il s’affaiblit ensuite graduellement. Cependant la vie égyptienne, telle qu’elle est figurée sur les monumens de l’ancien empire, nous apparaît dans ces Ages reculés avec quelque chose de moins écrasé sous l’absolutisme théocratique, avec un caractère plus patriarcal, plus « laïque », si je puis dire, qu’aux époques postérieures de grande concentration, sous les Touthmès et les Rhamsès.

L’Inde fournit à notre auteur un exemple non moins probant de civilisation par les fleuves. Autant que le Nil, le Gange et l’Indus ont été pères de leurs peuples : ils ont rassemblé, policé, instruit aux arts de la vie la famille aryenne. Les cosmogonies, les littératures, les mœurs, le fétichisme actuel des Indous pour leurs eaux sacrées, tout atteste qu’ils rapportent l’origine et le développement de leur existence aux berceaux mobiles du lotus primordial. Mais ici, le système particulier de l’historien est en défaut : l’hypothèse de la grande despotie ne s’appuie sur aucune tradition vérifiée, on n’entrevoit dans la nuit la plus lointaine qu’une oligarchie de nobles et de prêtres. — Avec le couple mésopotamique, c’est le contraire : de l’aveu même de M. Metchnikoff, les grands empires chaldéens, assyriens et mèdes ne sont pas « en fonction » des fleuves : le Tigre et l’Euphrate n’eurent point la vertu créatrice du Nil et du Gange ; ils ont subi, ils n’ont pas engendré les dominations étrangères qui se sont succédé sur leurs